- 26 novembre 1989 - 26 novembre 2002 -
Contribution au débat sur le financement de politiques
de démocraties de proximité, d'énergies propres,
d'intégration locale, de délocalisation de Manor,
ou en tout cas de son parkingue, de relocalisation du marché
des quatre saisons de la rue de Coutance, d'espaces verts, voire
multicolores, de rachat de bureaux et autres espaces vides par
les collectivités publiques pour des logements d'urgence
en période de crise...

"DÉPRIME CHEZ LES
MILITAIRES HELVÉTIQUES
Comment réformer
une armée qui ne sert à rien ?"
"Die Weltwoche", Zürich; traduction: Courrier
International, 27.11.2002.
A lécart des combats depuis cinq siècles, larmée
suisse na même plus la guerre froide pour horizon stratégique.
Il faut donc réformer, revendre le matériel inutile
et, surtout, résoudre des questions existentielles.
Cet été encore, larmée suisse offrait
un spectacle pitoyable : la consommation de haschisch chez les soldats
semblait être son principal problème, les autorités
militaires relevaient une série inquiétante
daffaires de drogue, et les recrues se tapaient dessus
ou bien se faisaient harceler par leurs lieutenants. Les militaires
ne semblaient bons quà être donneurs de sperme
pour des études génétiques sur la population
suisse ou à surveiller les parkings désespérément
vides de lExpo 02*. Un rapport gouvernemental de mars dernier
avait fini par ébranler les ultimes certitudes, balayant
le vieux mythe selon lequel larmée suisse aurait sauvé
le pays dune invasion nazie. Larmée suisse semblait
avoir perdu tout crédit.
Puis, à la fin de lété, le ministère
de la Défense a brutalement ramené le débat
à la réalité : plutôt que de regretter
le bon vieux temps, il fallait entreprendre des réformes
vigoureuses, en loccurrence un dégraissage radical.
Si la disparition des divisions blindées et du train a provoqué
de vives polémiques, le démantèlement de quelque
2 000 chars, véhicules de combat, obusiers et mortiers lourds
a été très peu débattu. Même le
Bison va être mis au placard ! Bison
est le surnom qui avait été donné à
un énorme canon censé freiner lavancée
des troupes du Pacte de Varsovie
lors des manuvres et
scénarios imaginés par les états-majors suisses.
Les chars de combat Léopard 2 et les obusiers automoteurs
74-95 finiront également sur le marché de loccasion,
alors même que leur modernisation, décidée il
y a cinq ans, aura coûté la bagatelle de 683 500 euros
lunité.
De son côté, larmée de lair va
se défaire de 31 chasseurs Tiger F5 pour nen garder
que 54. Elle va envoyer à la casse les 20 Mirage de reconnaissance
encore en service à moins quelle ne les débarrasse
de leurs équipements et ne les vende aux enchères
à des particuliers qui voudraient en décorer leur
jardin. Bref, une grande braderie de matériel militaire sannonce.
La presse fait remarquer ironiquement que lEtat a stocké
plus de 2 millions dépingles de sûreté
pour ses soldats : deux cents ans de réserve, en somme !
Par ailleurs, 130 000 fusils dassaut obsolètes reposent
dans les caves, et larmée possède suffisamment
de barbelés pour faire trois fois le tour de la Suisse. Larmée
vide ses greniers et se sépare dun matériel
qui représente toute une époque, celle de la guerre
froide.
LEurope a changé, les scénarios de crise actuels
obéissent à dautres fantasmes et les armes dantan
ne servent plus à grand-chose. Les états-majors de
crise qui veulent sentraîner aujourdhui ont beaucoup
de mal à inventer une situation stratégique qui nécessite
lintervention de larmée. Les scénarios
de crise sont désormais ceux de crashs davion, dincidents
dans des centrales nucléaires et dattentats terroristes.
Les plus imaginatifs évoquent des troubles graves entre membres
dethnies différentes en guerre dans leur pays dorigine
(Serbes contre Albanais) ou bien des affrontements face au crime
organisé.
Larmée suisse sest exercée aux batailles
de chars jusque dans les années 80. Elle a franchi le Rhin
avec des chars poseurs de ponts et a enfoncé les flancs adverses,
récupéré des véhicules en rade avec
des blindés de dépannage, acheminé des canons
au front avec des obusiers automoteurs et pilonné les routes
de lennemi par-dessus ses lignes. Les dernières grandes
manuvres dénommées Dreizack [Trident]
ont vu 10 000 hommes défendre les frontières
contre les blindés du Pacte de Varsovie. Dans la folie des
années 60, quand furent achetés les premiers Mirage,
la Suisse songeait très sérieusement à se procurer
des armes nucléaires tactiques.
A cette époque, on était fiché quand on se
rendait en Russie et on récoltait un tas quà
aller à Moscou lorsquon critiquait la Suisse.
A cette époque, quand les responsables civils et militaires
mettaient en scène leurs scénarios de guerre, il y
avait toujours un moment où ils simaginaient que les
troupes du Pacte de Varsovie avaient franchi le Rhin du côté
du Liechtenstein. Il fallait alors activer les procédures
de mobilisation et ordonner aux vaillants défenseurs de la
patrie de se rendre à leurs centres de mobilisation. Munis
de leur masque à gaz personnel, de quelques munitions et
de trois jours de vivres, ils devaient répondre à
lappel, quitte, en cas de besoin, à se frayer un passage
à coups de fusil et à braver une éventuelle
attaque au gaz.
Depuis, lassaut de larmée Rouge ne fait plus
partie des risques majeurs pour notre pays. Il faudrait plutôt
apprendre à faire face à des menaces dun tout
autre ordre : un nuage radioactif, par exemple, provoqué
par une centrale nucléaire française de la vallée
du Rhône, poussé par le mistral vers Genève
et le Vaudois. Dans ces nouveaux scénarios de crise, il revient
au Centre national dalerte dorganiser lévacuation
de réfugiés vers lest de la Suisse et de gérer
les embouteillages sur les autoroutes. Des scénarios encore
plus récents imaginent un avion de ligne sécrasant
sur une centrale nucléaire ou au beau milieu de Zurich. Mais,
dans de tels cas de figure, on ferait appel à la police et
aux pompiers. Et il est inutile de faire dérailler un train
de produits chimiques pour corser les choses : ce seraient aux unités
spécialisées dans les produits toxiques dintervenir
dans ce cas-là. La bonne vieille armée suisse populaire
de conscription, on nen a plus besoin. Dans ce contexte dinterrogations
existentielles apparaît le projet de réforme Armée
xxi, qui prévoit une modernisation et une meilleure
formation des soldats. Il est manifestement bien accueilli et limage
de linstitution ne souffre pas le moins du monde du processus
de réforme, bien au contraire. Comme le montrent les études
de Karl Haltiner, professeur à lacadémie militaire
de lETH (université de Zurich), les Suisses approuvent
à 75 % la restructuration, la réduction des effectifs,
la diminution de la durée du service militaire et labaissement
de lâge de libération des obligations militaires.
Il y a environ vingt ans, 8 % des Suisses étaient favorables
à une armée de métier. Ce chiffre na
cessé daugmenter, pour culminer il y a deux ans à
46 %. Cest essentiellement le Parti social-démocrate
qui a fait sienne cette idée. Les avis ont cependant changé
depuis le 11 septembre 2001 : larmée de métier
ne recueille plus que 40 % dopinions favorables, tandis que
le schéma actuel dans lequel tous les hommes sont
mobilisables jusquà lâge de 50 ans
recueille les faveurs de 50 % des personnes interrogées.
Karl Haltiner avance deux raisons à cela. Les sanctions
contre lAutriche ont laissé nombre de Suisses sans
voix. Cest exactement à partir de ce moment-là
que lon constate un fort revirement de leur attitude à
légard de lUE. Les partisans dune
défense autonome ont gagné le terrain que ceux dune
collaboration européenne ont perdu. Les attentats ont en
outre renforcé lattachement à la neutralité.
Quand le monde va mal, explique Haltiner, nous préférons
nous occuper de nous. Larmée a regagné
prestige et reconnaissance. Dans un monde instable, elle est de
nouveau considérée comme la garante dune certaine
sécurité. Cela ne lempêche pas de se poser
la grande question après celle du service militaire et de
la conscription : à quoi sert-elle au juste ?
Une fois le matériel inutile vendu, reste à savoir
ce que la Suisse souhaite pour lavenir de son armée.
Les autorités comptent poursuivre la réduction des
effectifs et accélérer la professionnalisation de
certains corps de haute technologie. Allons-nous maintenir le service
militaire général ou laisser aux jeunes le choix entre
un service civil et un service militaire ? Allons-nous supprimer
le service militaire et confier le service des armes à une
armée de volontaires ?
Tout autour de nous, de nouvelles alliances naissent en Europe
et au sein de lOTAN. Comment la Suisse compte-t-elle sadapter
à cette situation ? Sommes-nous prêts à contribuer
à la stabilisation de lenvironnement européen
avec des interventions comme celle menée au Kosovo ? Ou bien
allons-nous nous réfugier à nouveau dans notre neutralité
et mettre sur pied une armée classique, chargée uniquement
de défendre le territoire national ? Voulons-nous une armée
pour assurer les tâches de la police, des pompiers et de la
protection civile ? Avons-nous besoin dune armée qui
maîtrise lensemble de larsenal militaire ? Quels
avions lui faut-il ? En démantelant nos escadrilles davions
Hunter, nous avons renoncé à nos capacités
de combat terrestre. En abandonnant nos Mirage, nous allons renoncer
à notre capacité de reconnaissance. Quelle force voulons-nous
mettre en avant ? Le seul transport ? La sécurisation de
lespace aérien ? Le soutien dont larmée
jouit actuellement disparaîtra rapidement si aucune réponse
nest trouvée à ces questions.
Charles Meyer
* Exposition nationale suisse qui se tenait du 15 mai au 20 octobre
2002, dans la région dite des Trois Lacs, autour
de Neuchâtel
Cet article ainsi que beaucoup d'autres réunis sur le site
http://www.gniark.ch/
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