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Portrait de Benjamin en allégoriste

Liliane Schneiter
Texte de janvier 2000 publié sur protocole du site www.walterbenjamin.cjb.net

L’allégoriste invente des personnages conceptuels ou figures aptes à traverser les frontières de genre, de discipline et d’époque historique. Les personnages benjaminiens sont triplement inspirés de la tradition judaïque, de l’opéra baroque allemand, de l’histoire contemporaine des arts, des sciences et des techniques. L’impulsion allégorique de Benjamin est soutenue par sa connaissance de la littérature classique latine et moderne (Baudelaire), elle est renforcée par la nécessité d’une pensée critique créative de l’histoire contemporaine, dans la visée d’une transformation de l’avenir qui arrive au monde et qui lui arrive.

Le petit bossu das bucklicht Männlein / the little hunchback - misfortune < malchance.
Personnage légendaire des poésies populaires allemandes - das Knaben Wunderhorn - qui fait tout échouer, transformant incidemment un événement, une chance en catastrophe.
Enfance berlinoise. “Liebes Kindlein, ach, ich bitt, Bet fürs bucklicht Männlein mit”.

Janus la divinité antique romaine à deux faces tournées, selon Benjamin, vers le futur et vers le passé. Divinité logée dans les temples portes ouvertes donnant sur un carrefour de routes ou un axe d’orientation.
Figure conceptuelle des passages, tensions de la modernité et de la postmodernité à venir. Figure douée d’une forte capacité à la rétro-prospection. Selon Benjamin, l’individu des temps modernes, et l’historien matérialiste sont placés, comme Janus, sur l’axe des temporalités et des spacialités à double direction.
“A chacun est donnée une faible force messianique” d’agir dans la direction souhaitable, d’oeuvrer à la relève du défi des voies contradictoires. Zentralpark. Fragments sur Baudelaire.

Angelus Novus l’Ange du temps de l’histoire collective et personnelle. Allégorie du progrès des temps modernes à partir du dessin de Paul Klee acquis par Benjamin.
Thèses sur la philosophie de l’histoire. (1940) Thèse IX. Trad. Maurice de Gandillac.

A l’essor est prête mon aile,
j’aimerais revenir en arrière,
car je resterais aussi temps vivant
si j’avais moins de bonheur.
Gershom Scholem, Salut de l’ange.

Il existe un tableau de Klee qui s’intitule “Angelus Novus”. Il représente un ange qui semble avoir dessein de s’éloigner du lieu où il se tient immobile. Ses yeux sont écarquillés, sa bouche ouverte, ses ailes déployées. Tel est l’aspect que doit avoir nécessairement l’ange de l’histoire. Il a le visage tourné vers le passé. Où se présente à nous une chaîne d’événements, il ne voit qu’une seule et unique catastrophe, qui ne cesse d’amonceler ruines sur ruines et les jette à ses pieds. Il voudrait bien s’attarder, réveiller les morts et rassembler les vaincus. Mais du paradis souffle une tempête qui s’est prise dans ses ailes, si forte que l’ange ne les peut plus refermer. Cette tempête le pousse incessamment vers l’avenir auquel il tourne le dos, cependant que jusqu’au ciel devant lui s’accumulent les ruines. Cette tempête est ce que nous appelons le progrès.

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