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REFLEXIONS
SUR LA THEMATIQUE
_JE TRANSMETS MES REFERENCES. UNE PRATIQUE DE LA COLLECTION-ECHANGE_ 2001
- VERSUS / WALTER BENJAMIN _JE DEBALLE MA BIBLIOTHEQUE. UNE PRATIQUE DE
LA COLLECTION_ 1931 [bibliothèque emballée en août
1929, déballée en décembre 1931]
Je
déballe ma bibiothèque
Dans le contexte historique des années 30 [exil forcé
en 1933 hors des frontières de lAllemagne et existence propre
à une personne déplacée/angl. displaced person pour
laquelle des droits nouveaux ont été acquis seulement à
la fin du siècle], Benjamin fait face à plusieurs questions
prioritaires concernant ses outils de travail et donc dexistence:
livres, matériel décriture (stylos, papeterie, carnets,
fichiers...), collection dimages, de cartes postales, albums de
figurines en papier pressé, vignettes de rébus, jouets et
objets divers. Que prendre avec soi? A qui confier ce matériel?
Quelle part? Comment le transmettre? Quadviendra-t-il du reste?
Comment disperser un capital de travail, de recherche pour en sauver le
potentiel et pourquoi faudrait-il en passer par lacceptation de
cette perte?
Est-ce un pari sans garantie ou lespoir quun jour viendra
où ce qui a été disséminé sera retrouvé?
Quand la vie est menacée, sauver sa peau, cest aussi sauver
ses meubles*, cest ce dont témoigne lexpérience
de Benjamin qui recompose son univers de travail, dont sa bibliothèque,
en transmet certaines parts, en acquière de nouvelles et se construit
un monde physique, sensible et culturel fait de lointain et de proche,
dun mixte danciennes et de récentes collections. [*Dans
les autodafés successifs ordonnés par le gouvernement de
Berlin ont figuré des ouvrages de Benjamin].
Je
transmets mes références
Dans le contexte historique de la globalisation au 21e siècle,
ces questions restent actuelles. Elles se posent à tout un chacun
qui, au bénéfice dune aire et dun temps de paix,
légitimement interroge les transferts de savoirs, la transmission
dexpérience, léchange dun capital virtuel
de contacts et de relations représentant un capital culturel menacé
de dissolution dans la masse dune société sur-sollicitée
par laccroissement de produits de consommation dont linformation,
initialement conçue comme document de recherche, des produits présentés
comme tous équivalents. (Le critère déquivalence
étant proportionnel à la surenchère médiatique,
autrefois nommé le marché et ses effets de mode qui toujours
aura désigné le nouveau comme la plus-value du capital.
Cf. Baudelaire, Les Salons parisiens).
Les questions de Benjamin retrouvent leur acuité dans le contexte
historique actuel. En quoi réside la pertinence dun sauvetage?
Quels en sont les enjeux, les objectifs? Que prendre avec soi? Que faire
parvenir à dautres? Où et à qui? Autrement
dit, comment assurer à ce que lon considère comme
un capital de références une autre vie et quelle forme résistante
à loubli, à lindifférence, aux négligences
du quotidien lui donner? Transmettre linédit dune histoire,
ne serait-ce pas en quelque sorte une pratique de la collection, sa véritable
praxis consistant à emballer-déballer, et dans une tension
productive, encapsuler une mémoire dexpériences, de
savoirs, dexplorations inachevées et la transmettre dans
un nouvel encodage permettant à dautres de sen servir.
Une
pratique de la collection
Il se pourrait que le Livre des Passages [Passagenwerk/angl. Arcades
Project, premier ouvrage conçu comme une collection unique de citations]
ait eu à lhorizon de lobjectif assigné par Benjamin
de construire une archéologie de la modernité [Urgeschichte
der Moderne en est un des titres], lenjeu implicite de transmettre
un pan de la culture dEurope en voie de pétrification, soit
de réification au sens marxien du terme, et dabandon menaçant
dans ses assises mêmes toute pensée cosmopolite. Ce laminage
de lhistoire culturelle, lignorance entretenue ayant été
jusquici et depuis la nuit des temps, linstrument dune
guerre de désertification qui asservit les peuples en masquant
le crime (cf. lenquête de Walter Benjamin pour la rédaction
de lessai intitulé Pour une critique de la violence).
Les collections, la bibliothèque, les bibliographies tenues par
Benjamin sont une part de ce travail darchéologie de la modernité
dont le capital est clairement une vie. Les répertoires constitués
par Benjamin témoignent des mutiples zones actives de la recherche.
Liste non exaustive: études sur le langage, le mot et le
concept études sur la traductionétudes
sur une critique de la violenceétudes sur la philosophie
du droitJudaicasciences de la religionsources
chrétiennes et histoire du christianismethéologie
chrétiennehistoire de la littératurephilologiemanuels
de physiognomoniehistoire de lart et du designpsychologievaria
et legenda (histoire naturelle, histoire, biographie, voyage, bibliographie,
manuel de tourisme, manuel de technique, etc.).
Si certaines pièces de la collection de livres de Benjamin ont
été tranmises volontairement, parfois en cadeau à
des hôtes, lensemble des collections a connu le sort dune
dispersion contrainte et dune fragmentation définitive. Cest
à ce titre que rassembler du matériel comme une bibliothèque
ou des bibliographies ou tout autre matériel documentant lhistoire
culturelle des individus et des collectivités, se pose comme un
acte de résistance politique. La tâche implicite de cet acte
est de lui donner forme et sens par un médium de transfert dans
le domaine public. Un tel acte dhistorisation pratique par lequel
est transmis au présent des fragments concrets de dépôts
dhistoire, de savoirs et de saveurs, manifeste lénergie
dune relève politique à même le sol du domaine
le plus privé, celui des affects qui auront mobilisé le
travail de capitalisation.
Je
transmets mes références_une pratique de la collection-échange
Transformer la collection en pratique activiste est lenjeu critico-dialectique
de la formation dune nouvelle zone déchange. Si à
la question comment et pour qui je transmets mes références
une réponse même hypothétique pourrait être
apportée, en revanche la réponse à pourquoi le faire
ne connaît pas de terme. Elle est aussi infinie dans le temps que
la durée de ses effets inattendus, incalculables, incapitalisables.
Quelle forme donner à la transmission, au transfert? Benjamin a
opté pour la narration en mode dinterlocution directe. Au
lieu de ce récit, raconter un moment de lhistoire
de sa bibliothèque, çeût pu être une émission
radiophonique comme Benjamin en a produit, une bibliographie indexée,
un catalogue raisonné, un registre des sections et sous-sections,
un répertoire dimages des premières de couverture,
une photographie densemble, une mesure en poids, en quantité,
en longueur de rayonnages, un film, le scénario dune pièce
à jeux de rôle, une conversation imaginaire, toutes sortes
dautres formes et genres et médias pourraient être
sollicités pour reverser dans un acte déterminé de
conscience politique, la part dexpérience, de savoirs et
de saveurs dune culturelle personnelle qui fait du privé
un acte public dans lintérêt bien pensé dun
sauvetage.
A
lâge des médias digitaux, dautres techniques,
dautres formes et enjeux soffrent à réaliser
cet acte, qui sans doute aura toujours consisté à sauver
le noyau dur dune catastrophe, sauvetage demblée éphémère.
Car comme le rappelait Benjamin dans lannonce de parution de la
revue Angelus Novus dont il a été lidéateur,
selon une légende talmudique, les anges eux-mêmes
qui se renouvellent, innombrables, à chaque instant sont
créés pour, après avoir chanter leur hymne devant
Dieu, cesser de chanter et disparaître dans le néant.
Benjamin ajoutant: Que le nom de cette revue exprime laspiration
à une telle actualité, la seule authentique!
Il
revient à chacun de saisir dans les techniques de son temps, les
moyens (quils soient ceux des arts de la guerre, quils soient
ceux des arts légendaires des chants célestes, quils
soient enfin les justes moyens!) de faire muter/transmuter ses références
en un condensé prismatique dont le dispositif de traduction/translation
puisse constituer à son tour une nouvelle zone déchange.
Lhyperlien, linteractivité avec des communautés
virtuelles, limmensité de la toile connectée en temps
réel sont ce que les cent portes de Thèbes représentaient
primitivement: une immense surface à multicouches de pièges
et de trous, et/ou un formidable potentiel démancipation
de mille thébaïdes.
anti-copyright
Liliane Schneiter
Orientations
bibliographiques
Walter Benjamin, Eduard Fuchs, collectionneur et historien (essai de 1937)
Georges Salles, Le Regard (ouvrage dun contemporain de Benjamin
traitant du collectioneur et de la collection privée)
Stewart, Susan, On Longing: Narratives of the Miniature, the Gigantic,
the Souvenir, the Collection. Duke University Press, Durham and London,
1993.
Muensterberger, Werner, Collecting: An Unruly Passion. Psychological Perspectives.
Princeton University Press, Princeton, 1994.
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