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PRESENTATION DE 9 EXTRAITS Traduction libre de la voix off par Fabian Daub et Donatella Bernardi Quelques mots à propos de l'auteur Gerd Roscher a étudié avec Theodor Adorno la philosophie à l'Ecole de Francfort. A l'heure actuelle, il occupe un poste d'enseignement du film documentaire à la Hochschule für bildende Künste de Hamburg. L'auteur qualifie son film de "film/essai" qui a pour figure filmique Walter Benjamin, l'uvre de ce dernier devient "thématique" et la transmission de ses méthodes de pensée en est le but. Préliminaire " Avec " Jenseits der Grenze " [" De lautre côté de la frontière "] Roscher a réussi à créer une petite uvre dart filmique à loccasion de la commémoration du cinquantenaire de la mort de Walter Benjamin. Un hommage émouvant au critique pessimiste de la société, une description prenante du voyage dun fugitif à qui le chemin de la liberté reste inaccessible. " in Frankfurter Rundschau, 6 septembre 1990. 1. " Jespère que jusquici je vous ai donné limpression que je me contiens également dans des situations difficiles. Ne croyez pas que cela change, mais je ne peux pas ignorer le caractère dangereux de la situation. Je crains que ceux qui pourront sen sauver seront un jour peu à compter. " La dernière lettre de Walter Benjamin a été adressée à T. W. Adorno qui avait déjà émigré à New York. Benjamin avait atteint à la fin de lété 1940 la frontière espagnole. Sans visa de sortie, il était à la recherche dun chemin non gardé à travers les Pyrénées. Des années dexil étaient derrière lui, et également linternement dans un camp français. Une tentative de fuite via la ville portuaire de Marseille avait échoué. " Benjamin, méconnu dans sa patrie comme dans le cercle de son origine. Au pays de lexil, autrefois comme aujourdhui, presque complètement oublié. Critique, en position critique, aux frontières, un homme de la frontière. " (Jacques Derrida) Une ligne-frontière horizontale traverse " le portrait de Walter Benjamin ", celle-ci est comparable à la frontière franco-espagnole et est supervisée par la vigilance sans regard dune sentinelle. Une sentinelle espagnole, française ? Des deux côtés domine la mort. Sur lun des côté, au-dessus de la ligne-frontière, se trouve lallemand Walter Benjamin qui était recherché par les nazis et que le gouvernement collaborateur oppressait. Au-dessous de la ligne-frontière apparaît le rouge dun Benjamin qui comme lEspagne rouge est gardé, trahi, oppressé. Sous sa signature, la frontière lui coupe la tête. La catastrophe de la deuxième guerre mondiale et le pacte entre lAllemagne nazie et la Russie soviétique ont renforcé les pensées de Walter Benjamin à propos de lhistoire. A la suite de leffondrement de tout espoir politique reste seule la nécessité de la compréhension dune propre histoire, intégrer les images de son propre passé. " La connaissance du passé ressemblerait à lacte par lequel à lhomme au moment dun danger soudain se présentera un souvenir qui le sauve. Articuler historiquement le passé signifie capter une image du passé comme elle se présente au sujet à limproviste et à linstant même dun danger suprême. " " Cest uniquement avec un regard sans faille sur le passé que lon pourrait rencontrer la menace qui sapproche du particulier, mais aussi de lhumanité entière. " Enfance berlinoise autour de 1900. Lhistoire pour Walter Benjamin a quelque chose de douloureux et de manqué. Les lieux auxquels ses pensées le ramènent portent les traits de l " à-venir ". Il sagit du pressentiment dun avenir qui est lui-même devenu à partir dune image du passé. 2. " Non, cest dautant clair : lexpérience suit un cours déflationniste, et ceci concerne une génération qui a fait lune des plus terribles expériences de lhistoire du monde. Jamais les expériences nont été jusquici si lourdement accusées de mensonges que les expériences stratégiques dans la guerre des tranchées, les économiques sous linflation, les artistiques avec la faim, les moralistes chez les détenteurs de pouvoir. Une génération qui est allée à lécole dans des voitures tirées par des chevaux, se trouvait sous un ciel libre et dans un paysage qui, au contraire des nuages, nétait pas resté inchangé. Au milieu de celui-ci, dans un champ de forces issu de courants et dexplosions destructeurs, le corps minuscule et fragile de lêtre humain. Une pauvreté complètement nouvelle a atteint les hommes avec ce déploiement prodigieux de la technique. " Une thèse dun des derniers textes de Walter Benjamin " à propos du concept dhistoire " fait référence à une image de Paul Klee " Angelus Novus " que Walter Benjamin garda avec lui pendant deux décennies. Elle est née de la destruction de la première guerre mondiale. Paul Klee, 1915 : " Jai porté cette guerre longtemps en moi. Pour sortir de mes débris, je devais voler et je volais. Dans ce monde brisé je restais uniquement dans le souvenir, comme lorsque, parfois, lon repense. " 3. " Ainsi nous commençâmes à marcher, lentement comme des touristes qui admirent le paysage, je remarquai que Benjamin portait une serviette, elle semblait lourde et je lui demandai si je pouvais laider. " A lintérieur se trouve mon nouveau manuscrit ", mexpliqua-t-il. " -Mais pourquoi lavez-vous pris ? Savez-vous, cette serviette mest des plus importantes, je nai pas le droit de la perdre, mon manuscrit doit être sauvé. Ceci est plus important que ma propre vie. " "Ce ne sera pas un passage facile, pensai-je. Walter Benjamin et sa manière dêtre singulière. " (Lisa Fittko) " Le souvenir se construit à partir dimages qui sont développées dans la chambre noire du moment vécu. Cette vie entière, comme nous lentendons souvent, défile aux mourants ou aux hommes menacés par la mort et se constitue exactement de ces petites images. " 4. Avec lévaporation de la perception due aux moyens de transport modernes, mais également à la reproduction des images par la photographie et le film, notre environnement perd de son charisme. Les choses nont plus leur immédiate et propre signification. Benjamin décrit maintes fois la perte de laura. " Quest-ce laura, en fait ? Un spectre particulier despace et de temps, une apparition unique dun lointain, aussi proche soit-il.. Pendant une après-midi dété, se reposer et suivre des yeux à lhorizon une chaîne de montagnes ou une branche qui porte son ombre sur le spectateur, jusquà ce que le moment ou lheure ait participé à son apparition, cest-à-dire respirer laura de cette montagne ou de cette branche. " 5. " Le Paris des artistes surréalistes: ils rendent les rues, les portes, les places de la ville en des illustrations de roman/reportage. Et tous les lieux de Paris sont des situations où ce qui est entre les êtres humains se meut comme une porte à tambour Parmi les difficultés de mon existence ici même est celle que mes plus importantes réflexions ne peuvent être partagées avec aucune personne présente. " 6. Aujourdhui sont les citoyens, ceux qui ne sont pas morts, les habitants desséchés de léternité et quand ils approchent la fin, ils sont stockés par leurs héritiers dans des sanatoriums ou des hôpitaux. Mais maintenant il est de fait quun certain savoir, une sagesse de lêtre humain mais aussi sa vie vécue ne deviennent lisibles quau moment de sa mort. A lintérieur de lhomme la vie défile, une suite dimages se mettent en mouvement et se construisent à partir de la vue de cet homme sur celles-ci ; sans le remarquer, grâce à elles, il se retrouve lui-même et dun seul coup, dans ses mines et ses regards, se réalise linoubliable. Cronos tient dans ses mains un " Klappbilderbuch ", dans lequel les choses, lune comme les autres, retournent dans le passé et en même-temps, la face cachée, linconscient, se découvre. " Il y a un tableau de Klee dénommé " Angelus Novus ". On y voit un ange qui a lair de séloigner de quelque chose à quoi son regard reste rivé. Ses yeux sont écarquillés, sa bouche est ouverte et ses ailes sont déployées. Tel devra être laspect que présente lAnge de lHistoire. Son visage est tourné vers la passé. Là où à notre regard à nous semble séchelonner une suite dévénements, il ny en a quun seul qui soffre à ses regards à lui : une catastrophe sans modulation ni trêve, amoncelant les décombres et les projetant éternellement devant ses pieds. " 7. La critique du " croyant en le progrès " se place toujours plus au centre de ses pensées. " Un véritable progrès na jamais vraiment eu lieu dans une histoire où jusquà maintenant il na été registré à chaque fois que les victoires. Elles ont défini dans chacun des cas ce que lon nomme " progrès " et en ont tiré profit. Il est très important de prendre de lhistoire ce qui jusquici a été mis de côté. Les révolutions devraient donc sopposer à lavancement absurde de lhistoire qui dérive de plus en plus vers labîme. " Marx dit, la révolution est la locomotive de lhistoire mondiale. Les hommes sont assis et voyagent dans ce train. Mais peut-être que cest complètement différent. Peut-être que les révolutions sont lempoignée du frein durgence par le règne humain qui voyage dans ce train. " Le sauvetage consiste en une petite brèche dans la catastrophe continuelle. Interrompre le cours de lhistoire presque inexorable na plus besoin dune proposition utopique. Lunique, la particulière, doit être prise au sérieux, elle doit se lier avec la résistance dune force telle que celle de leau. " Lattente que cela ne peut pas continuer de la sorte sera bien un jour reconnue, que pour la douleur du particulier comme pour celle de la communauté il ny a quune seule limite au-delà de laquelle lon ne continue plus : lextermination. " 8. " Le passage fugitif de la frontière avait épuisé Walter Benjamin et il ne croyait pas pouvoir le répéter. Il me lavait dit pendant notre ascension. Dans ce cas aussi il avait tout préparé à l'avance :il avait assez de morphine sur lui pour pouvoir se suicider avec une dose mortelle. Pour Benjamin létat dexception dans lequel nous vivons est la règle. Lhistoire dans laquelle nous vivons a quelque chose datemporel, la connaissance dun deuil indénouable. Cette connaissance comprend la force de reconnaître son dernier lieu, trouver une attitude au moment du regard de la mort, la mort tranquille. " Jimagine que cette " vie entière "dont on raconte quelle passe devant les yeux des mourants, est composé dimages comme le Petit Bossu a de nous tous. Elles défilent à toute allure comme ces pages des petits livres à la reliure serrée qui étaient précurseurs de nos cinématographes. Le pouce, en appuyant légèrement, avançait sur la tranche de ces petits livres. Pendant quelques secondes alors apparaissaient des images qui ne se distinguent presque pas les unes des autres Le Petit Bossu possède aussi des images de moi. " 9. " Nous réclamons aux suivants "avait encore écrit Benjamin au début de lannée à Paris, " non pas des remerciements pour nos victoires, mais leurs réflexions sur nos défaites . Il sagit de consolation : la consolation est seulement possible pour celui qui na plus lespoir dêtre consolé. " |