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Gerd Roscher ' Jenseits der Grenze' film 16 mm, 56 min, coul. ZDF 1990

PRESENTATION DE 9 EXTRAITS

Traduction libre de la voix off par Fabian Daub et Donatella Bernardi

Quelques mots à propos de l'auteur

Gerd Roscher a étudié avec Theodor Adorno la philosophie à l'Ecole de Francfort. A l'heure actuelle, il occupe un poste d'enseignement du film documentaire à la Hochschule für bildende Künste de Hamburg.

L'auteur qualifie son film de "film/essai" qui a pour figure filmique Walter Benjamin, l'œuvre de ce dernier devient "thématique" et la transmission de ses méthodes de pensée en est le but.

Préliminaire 

" Avec " Jenseits der Grenze " [" De l’autre côté de la frontière "] Roscher a réussi à créer une petite œuvre d’art filmique à l’occasion de la commémoration du cinquantenaire de la mort de Walter Benjamin. Un hommage émouvant au critique pessimiste de la société, une description prenante du voyage d’un fugitif à qui le chemin de la liberté reste inaccessible. "

in Frankfurter Rundschau, 6 septembre 1990.

1.

" J’espère que jusqu’ici je vous ai donné l’impression que je me contiens également dans des situations difficiles. Ne croyez pas que cela change, mais je ne peux pas ignorer le caractère dangereux de la situation. Je crains que ceux qui pourront s’en sauver seront un jour peu à compter. "

La dernière lettre de Walter Benjamin a été adressée à T. W. Adorno qui avait déjà émigré à New York. Benjamin avait atteint à la fin de l’été 1940 la frontière espagnole. Sans visa de sortie, il était à la recherche d’un chemin non gardé à travers les Pyrénées. Des années d’exil étaient derrière lui, et également l’internement dans un camp français. Une tentative de fuite via la ville portuaire de Marseille avait échoué.

" Benjamin, méconnu dans sa patrie comme dans le cercle de son origine. Au pays de l’exil, autrefois comme aujourd’hui, presque complètement oublié. Critique, en position critique, aux frontières, un homme de la frontière. " (Jacques Derrida)

Une ligne-frontière horizontale traverse " le portrait de Walter Benjamin ", celle-ci est comparable à la frontière franco-espagnole et est supervisée par la vigilance sans regard d’une sentinelle. Une sentinelle espagnole, française ? Des deux côtés domine la mort. Sur l’un des côté, au-dessus de la ligne-frontière, se trouve l’allemand Walter Benjamin qui était recherché par les nazis et que le gouvernement collaborateur oppressait. Au-dessous de la ligne-frontière apparaît le rouge d’un Benjamin qui comme l’Espagne rouge est gardé, trahi, oppressé. Sous sa signature, la frontière lui coupe la tête.

La catastrophe de la deuxième guerre mondiale et le pacte entre l’Allemagne nazie et la Russie soviétique ont renforcé les pensées de Walter Benjamin à propos de l’histoire. A la suite de l’effondrement de tout espoir politique reste seule la nécessité de la compréhension d’une propre histoire, intégrer les images de son propre passé. " La connaissance du passé ressemblerait à l’acte par lequel à l’homme au moment d’un danger soudain se présentera un souvenir qui le sauve. Articuler historiquement le passé signifie capter une image du passé comme elle se présente au sujet à l’improviste et à l’instant même d’un danger suprême. " " C’est uniquement avec un regard sans faille sur le passé que l’on pourrait rencontrer la menace qui s’approche du particulier, mais aussi de l’humanité entière. "

Enfance berlinoise autour de 1900. L’histoire pour Walter Benjamin a quelque chose de douloureux et de manqué. Les lieux auxquels ses pensées le ramènent portent les traits de l’ " à-venir ". Il s’agit du pressentiment d’un avenir qui est lui-même devenu à partir d’une image du passé.

2.

" Non, c’est d’autant clair : l’expérience suit un cours déflationniste, et ceci concerne une génération qui a fait l’une des plus terribles expériences de l’histoire du monde. Jamais les expériences n’ont été jusqu’ici si lourdement accusées de mensonges que les expériences stratégiques dans la guerre des tranchées, les économiques sous l’inflation, les artistiques avec la faim, les moralistes chez les détenteurs de pouvoir. Une génération qui est allée à l’école dans des voitures tirées par des chevaux, se trouvait sous un ciel libre et dans un paysage qui, au contraire des nuages, n’était pas resté inchangé. Au milieu de celui-ci, dans un champ de forces issu de courants et d’explosions destructeurs, le corps minuscule et fragile de l’être humain. Une pauvreté complètement nouvelle a atteint les hommes avec ce déploiement prodigieux de la technique. "

Une thèse d’un des derniers textes de Walter Benjamin " à propos du concept d’histoire " fait référence à une image de Paul Klee " Angelus Novus " que Walter Benjamin garda avec lui pendant deux décennies. Elle est née de la destruction de la première guerre mondiale. Paul Klee, 1915 : " J’ai porté cette guerre longtemps en moi. Pour sortir de mes débris, je devais voler et je volais. Dans ce monde brisé je restais uniquement dans le souvenir, comme lorsque, parfois, l’on repense. "

3.

" Ainsi nous commençâmes à marcher, lentement comme des touristes qui admirent le paysage, je remarquai que Benjamin portait une serviette, elle semblait lourde et je lui demandai si je pouvais l’aider. " A l’intérieur se trouve mon nouveau manuscrit ", m’expliqua-t-il. " -Mais pourquoi l’avez-vous pris ? —Savez-vous, cette serviette m’est des plus importantes, je n’ai pas le droit de la perdre, mon manuscrit doit être sauvé. Ceci est plus important que ma propre vie. " "Ce ne sera pas un passage facile, pensai-je. Walter Benjamin et sa manière d’être singulière. " (Lisa Fittko)

" Le souvenir se construit à partir d’images qui sont développées dans la chambre noire du moment vécu. Cette vie entière, comme nous l’entendons souvent, défile aux mourants ou aux hommes menacés par la mort et se constitue exactement de ces petites images. "

4.

Avec l’évaporation de la perception due aux moyens de transport modernes, mais également à la reproduction des images par la photographie et le film, notre environnement perd de son charisme. Les choses n’ont plus leur immédiate et propre signification. Benjamin décrit maintes fois la perte de l’aura. " Qu’est-ce l’aura, en fait ? Un spectre particulier d’espace et de temps, une apparition unique d’un lointain, aussi proche soit-il.. Pendant une après-midi d’été, se reposer et suivre des yeux à l’horizon une chaîne de montagnes ou une branche qui porte son ombre sur le spectateur, jusqu’à ce que le moment ou l’heure ait participé à son apparition, c’est-à-dire respirer l’aura de cette montagne ou de cette branche. "

5.

" Le Paris des artistes surréalistes: ils rendent les rues, les portes, les places de la ville en des illustrations de roman/reportage. Et tous les lieux de Paris sont des situations où ce qui est entre les êtres humains se meut comme une porte à tambour… 

Parmi les difficultés de mon existence ici même est celle que mes plus importantes réflexions ne peuvent être partagées avec aucune personne présente. "

6.

Aujourd’hui sont les citoyens, ceux qui ne sont pas morts, les habitants desséchés de l’éternité et quand ils approchent la fin, ils sont stockés par leurs héritiers dans des sanatoriums ou des hôpitaux. Mais maintenant il est de fait qu’un certain savoir, une sagesse de l’être humain mais aussi sa vie vécue ne deviennent lisibles qu’au moment de sa mort. A l’intérieur de l’homme la vie défile, une suite d’images se mettent en mouvement et se construisent à partir de la vue de cet homme sur celles-ci ; sans le remarquer, grâce à elles, il se retrouve lui-même et d’un seul coup, dans ses mines et ses regards, se réalise l’inoubliable.

Cronos tient dans ses mains un " Klappbilderbuch ", dans lequel les choses, l’une comme les autres, retournent dans le passé et en même-temps, la face cachée, l’inconscient, se découvre.

" Il y a un tableau de Klee dénommé " Angelus Novus ". On y voit un ange qui a l’air de s’éloigner de quelque chose à quoi son regard reste rivé. Ses yeux sont écarquillés, sa bouche est ouverte et ses ailes sont déployées. Tel devra être l’aspect que présente l’Ange de l’Histoire. Son visage est tourné vers la passé. Là où à notre regard à nous semble s’échelonner une suite d’événements, il n’y en a qu’un seul qui s’offre à ses regards à lui : une catastrophe sans modulation ni trêve, amoncelant les décombres et les projetant éternellement devant ses pieds. "

7.

La critique du " croyant en le progrès " se place toujours plus au centre de ses pensées. " Un véritable progrès n’a jamais vraiment eu lieu dans une histoire où jusqu’à maintenant il n’a été registré à chaque fois que les victoires. Elles ont défini dans chacun des cas ce que l’on nomme " progrès " et en ont tiré profit. Il est très important de prendre de l’histoire ce qui jusqu’ici a été mis de côté. Les révolutions devraient donc s’opposer à l’avancement absurde de l’histoire qui dérive de plus en plus vers l’abîme. " Marx dit, la révolution est la locomotive de l’histoire mondiale. Les hommes sont assis et voyagent dans ce train. Mais peut-être que c’est complètement différent. Peut-être que les révolutions sont l’empoignée du frein d’urgence par le règne humain qui voyage dans ce train. "

Le sauvetage consiste en une petite brèche dans la catastrophe continuelle. Interrompre le cours de l’histoire presque inexorable n’a plus besoin d’une proposition utopique. L’unique, la particulière, doit être prise au sérieux, elle doit se lier avec la résistance d’une force telle que celle de l’eau.

" L’attente que cela ne peut pas continuer de la sorte sera bien un jour reconnue, que pour la douleur du particulier comme pour celle de la communauté il n’y a qu’une seule limite au-delà de laquelle l’on ne continue plus : l’extermination. "

8.

" Le passage fugitif de la frontière avait épuisé Walter Benjamin et il ne croyait pas pouvoir le répéter. Il me l’avait dit pendant notre ascension. Dans ce cas aussi il avait tout préparé à l'avance :il avait assez de morphine sur lui pour pouvoir se suicider avec une dose mortelle.

Pour Benjamin l’état d’exception dans lequel nous vivons est la règle. L’histoire dans laquelle nous vivons a quelque chose d’atemporel, la connaissance d’un deuil indénouable. Cette connaissance comprend la force de reconnaître son dernier lieu, trouver une attitude au moment du regard de la mort, la mort tranquille.

" J’imagine que cette " vie entière "dont on raconte qu’elle passe devant les yeux des mourants, est composé d’images comme le Petit Bossu a de nous tous. Elles défilent à toute allure comme ces pages des petits livres à la reliure serrée qui étaient précurseurs de nos cinématographes. Le pouce, en appuyant légèrement, avançait sur la tranche de ces petits livres. Pendant quelques secondes alors apparaissaient des images qui ne se distinguent presque pas les unes des autres…Le Petit Bossu possède aussi des images de moi. "

9.

" Nous réclamons aux suivants "avait encore écrit Benjamin au début de l’année à Paris, " non pas des remerciements pour nos victoires, mais leurs réflexions sur nos défaites . Il s’agit de consolation : la consolation est seulement possible pour celui qui n’a plus l’espoir d’être consolé. "

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