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EN MARGE DE PETITE HISTOIRE DE LA PHOTOGRAPHIE (1931) 1ère partie: 14 mars. 2e partie. 25 avril. Les notes qui suivent sont une lecture transversale de Benjamin écrites par extension au texte de Eduardo Cadava, Words on Light. Theses on the Photography of History. Negativity and History. Edited by Patrice Petro, Indiana U Press, 1995. Liliane Schneiter _ anti-copyright_ Létat durgence permanente qui caractérise pour Benjamin lhistoire personnelle et collective, correspond au temps de la photographie. La pratique photographique en tant que production de lhistoire moderne produit en retour cette histoire. Benjamin expose une conception de lhistoire dans le langage de la photographie: lhistoire écrite depuis des "à-présents/Jetztzeiten" du présent et du passé est un acte photographique, un ensemble complexe de captures par le discours verbal et visuel. Dans les années 30, Benjamin est directement concerné par la complicité entre lidéologie esthétique dominante et lesthétisation fasciste du politique et de la guerre. En évoquant les images du passé de lhistoire de la photographie, il note une secrète entente avec lidéologie positiviste de lhistoire qui prétend quun document photographique témoigne de la réalité historique et qui use de la technique pour imposer sa vision du réel. Une telle idéologie impose ses valeurs comme les mythes nationaux de lorigine, de loriginalité culturelle de lAllemagne, de lautonomie nationale et de celle des arts, de lautorité et de la souveraineté de lauteur. Elle fait limpasse sur le potentiel révolutionnaire du média photographique, particulièrement sur sa capacité à déconstruire les valeurs dautorité, dautonomie, dauteur quel que soit le domaine où celles-ci se forment. Lévénement historique du média photographique impose, selon Benjamin, de repenser toute une série de concepts tels que: créativité, génie, valeur éternelle et mystère de loeuvre, soit la valeur cultuelle de limage, et la valeur dauthenticité de toute représentation qui se présente comme un document témoignant pour le réel. Si Benjamin insiste tant à poser la question de ces valeurs au centre du discours visuel ou verbal, cest pour en appeler à un effort de réflexion critique sur la globalité du tournant historique moderne et technique. Il y a, selon Benjamin, une convergence signifiante entre lémergence dune technique, son développement et un âge de lhistoire au plan de la conscience politique. Quest-ce quune image photographique? Limage photo est le produit dun média dont lappareillage en deux temps substitue la lumière à lombre et lombre à la lumière. La formation même dune telle image ne saurait laisser indifférent quiconque a intérêt à étudier les relations toujours pas évidentes entre le politique et lesthétique. On a dit lhistoire de la photographie être liée à celle de lécriture de la lumière, doù son nom. "Que la lumière soit, et la lumière fut" est le mot performatif divin qui hante comme le fantôme de la vérité lhistoire de la photographie dans la culture occidentale dont elle est issue. Benjamin a lu LÊve Future de Villiers de LIsle-Adam où Dieu donne à Adam le don de lhistoire en lui donnant lélectricité et la photographie! Dans cette fiction théorique, Villiers demande pourquoi Dieu doit-il faire la lumière plus dune fois. Si la photographie est un des noms, innombrables, de la lumière, est un des appareils de la lumière, cest alors que la lumière pour exister doit se refaire à chaque fois. On concluerait de cette fable que le photographe est une figure de la connaissance qui fait à chaque fois la lumière sur le monde, et la photographie est le médium qui ouvre aux sens et à lesprit laccès à linvisible. Benjamin ne lentend pas aussi unilatéralement. La photographie comme technique et document témoigne non pas de la réalité sur laquelle est faite la lumière mais de la pensée qui sexerce à ce tour dobscurité et de lumière. Un tour qui potentiellement et de manière structurelle serait critique. La thèse implicite de Benjamin est que toute invention technologique arrive à un moment particulier de lhistoire, et pas par hasard. Ce moment historique entre deux siècles est un tour où simultanément apparaissent tous les dangers des guerres économiques et nationalistes, et où saccroit une conscience de lhistoire qui trouve à travers lappareillage technologique, individuellement et collectivement, un média pour un gain et un déficit de lucidité historique. Il est important de remarquer que lessai Petite Histoire de la Photographie (1931) <A Short History of Photography/Kleine Geschichte der Photographie> commence avec lévocation du brouillard. Ce nest pas un hasard. Cette histoire de la photographie comme la photographie en tant que telle est plus opaque quon ne limagine. Implicitement, Benjamin note avec cette entame de lessai les forces dobscuration du réel à loeuvre dans lhistoire, dans son écriture classique, et dans le dispositif. Le <brouillard> signalé tout au long de lessai montre plusieurs choses: dabord quil est vain de vouloir dater une origine première de la photographie [ce que fait une histoire positiviste, celle dominante de tous les conservatismes]; ensuite quaucune histoire linéaire ne peut en rendre compte; puis, que le désir photographique dans lhistoire globale de lhumanité est trouble; ensuite encore: quà certains moments, la photographie sest rendue aux fausses raisons de la peinture et sest mise à maquiller une fausse aura; enfin que la photographie atteste de cette zone de passage entre voir et ne pas voir, savoir et ne pas savoir, et que cest à ce passage que lévénement photographique a des chances de survenir, pour le meilleur et le pire. La zone entre illumination et aveuglement dans laquelle opère le média photographique face au monde est celle de toutes les dérives potentielles et de toutes les promesses de la conscience historique éveillée. Un tel quitte ou double est non seulement le propre du photographique et de lhistoire contextuelle de son apparition concrètement technologique, il est comme chacun le sait, le portrait intellectuel de Benjamin qui affiche son masque de Janus, divinité romaine à double face regardant simultanément et en temps réel, le présent et le passé. Divinité des carrefours logée dans un temple à deux portes ouvertes à la croisée des routes. Dans cette figure du passage au carré se loge bien des énigmes qui touchent à lexistence personnelle de Benjamin et à lhistoire européenne et mondiale, carré das, carré magique, dé de lhistoire. La photographie comme média technique de reproduction, de même à certains égards, le cinéma et dautres technologies de la modernité, a ceci de singulier, remarquablement perçu par Benjamin, quelle distancie limage de son référent, le photographe de la chose, et le temps de lhistoire de lui-même. Ce qui structure la relation entre les technologies, le réel référencé et les hommes, cest: labsence de relation en soi. Pour qui en saisit toute la portée signifiante, il y a là un vertige: le monde moderne est non seulement désenchanté, délié, mais il réclame à juste titre dêtre cité dans chacun de ses fragments, ce qui impose à chacun le travail dune articulation, autrement dit faire oeuvre des passages et du montage. Les avant-gardes historiques ont su entendre cet appel du monde, sa plainte et sa clameur. Benjamin leur rend justice en ayant toujours été attentif à ce qui dans les arts et la poésie de son temps sobligeait de ce travail. Les photographies dEugène Atget des rues désertes de Paris, pour lesquelles Benjamin joingnant la théorie à la pratique militante, demande quun éditeur veuille bien sefforcer den faire la publication, sont exemplaires de la déliaison du monde. Elles anticipent la photographie surréaliste dans le fait de produire un salutaire étrangement entre lhomme et son environnement. Il reste, dit Benjamin, que cest une erreur et une fausse lecture de la réalité photographique que dy voir dabord et surtout la valeur de perfection artistique, laquelle est un mythe parmi dautres hérités de lécriture bourgeoise et conservatrice de lhistoire des arts, et qui contribue à masquer les dimensions autrement irréductibles du photographique, politiques et rédemptrices. En cherchant à connaître les enjeux de la photographie, Benjamin en découvre plusieurs, dont la conjuration de la disparition, du passage du temps à sens unique, lirréversibilité de linstant, et donc la mutation de tout référent saisi par lacte photographique. Il découvre cet enjeu dans les portraits de David Octavius Hill pris dans le cimetière Grey Friar dEdinburg. Ce nest pas accidentel que Hill photographie dans un cimetière. Benjamin montre que les portraits de Hill offrent une traduction littérale de la condition existentielle: nous vivons dans le temps en tant quinscriptions de lhistoire. La photographie nous permet de penser ceci le plus radicalement. La photographie a pour autre enjeu de chosifier linstant et de le condenser en une image fixe. De sorte que la photographie met en évidence ce qui toujours aura été dit par les poètes: tout est image imago, fabrique de cette cosa mentale, camera oscura qui passionne les éclairés, Léonard et autres artistes des temps modernes. La photographie a pour autre enjeu encore dannoncer la mort du photographié, de sorte quelle est son tombeau, au sens que la poésie lui donne, un hommage. La photographie est dès lors une allégorie de la modernité qui comme toute allégorie recèle le tombeau de linstant. Elle est dans sa radicalité un salut au Jetztzeit. La photographie a pour enjeu une mortification, le désenchantement du monde qui dit: ce que nous connaissons cesse à chaque instant dexister pour devenir une image, et na de cesse dexiger dêtre cité à lhistoire, non pas par des monuments, mais par des images fugitives, par des inscriptions, par un chant. Benjamin remarque dans la passion déclarée des images de Charles Baudelaire, cette conscience du temps réel, de linstant inscrit, avivée dans la modernité des mutations historiques à dimension globale (la métropole, lindustrialisation, les médias de communication, lélectricité, les technologies, etc.). Si la photographie a pour enjeu de donner la trace dune expérience qui ne revient plus à la lumière, la conscience de ce-qui-a-été en est renforcée, et le passé hante le présent plus que jamais. Never More Never More répétait le corbeau dAllan Edgard Poe, poète américain traduit par Baudelaire, et beaucoup lu par Benjamin, lecteur curieux de romans policiers. Dans lhistoire de la photographie, Benjamin retient des moments exceptionnels, ceux dune capture de la densité spaciale ou/et expérientielle dun moment condensé à lextrême. Loubli du caractère spectral de la photographie qui saisit cette condensation, laura de la chose, marque un affaissement du photographique. La capture de cet unique moment où un lointain se rend aussi proche quil puisse être, confère cette part dimage hallucinatoire, eidétique, hypnagogique au photographique. Mais très vite, trop vite dans lhistoire de la photographie, les photographies sont rattrapées par lidéologie du réalisme renforcée par les avancées techniques de la caméra, aussi bien que par la querelle avec la peinture dans le champ des beaux-arts. Lefficience technologique présente au photographique ses attraits soit: le piège tendu, attendu et entendu de toute technique. ./. Benjamin note quà un certain moment dévolution technique et dans un contexte de réception donné, le média instrumentalise les régressions de la pensée. Ce qui est désigné par le mot <déclin> na rien à voir avec des périodes récurrentes ou cycliques, "il ny a pas de période de déclin" écrit Benjamin dans lOeuvre des Passages [N 2] en sopposant à lécriture positiviste de lhistoire. Sil ny a pas de période de déclin, cest quil ny a pas de temps qui ne soit déclin et essor. Le déclin nest pas un processus temporel mais un élément structurel idéologico-esthétique. Il se manifeste dès lors que le photographique est contaminé par lidéologie du réalisme. Or le moment photographique le plus fidèle à linstance du photographique est celui qui reste le plus fidèle à sa propre infidélité face au réel. La photographie, produit dune apparente similitude à son référent, est évidente lorsquelle se saisit de ce qui ne ressemble pas à la réalité sensible, Benjamin précisant encore sa pensée dune radicale rupture relationnelle entre lartefact et la réalité, en ajoutant que "la photographie est une impossible mémoire." En insistant sur la valeur dex-position de la photographie, Benjamin rapporte linstance photographique, son processus de production, de fabrication, de distribution, de circulation, et de communication, au procès historique, soit au caractère même de lhistoire qui est de part en part: citatif, ou en dautres termes: épique. "Citer le présent", dit Benjamin est limpératif catégorique que sassigne toute pensée qui ne renonce pas à interrompre le cours de lhistoire, toujours semblable à lui-même, construit par les mêmes vainqueurs quel que soit lâge, lépoque, le temps (violence des idées toutes faites, conservatismes, endoctrinements de masse). La fonction citative du photographique est sa fonction critique réalisée avec les outils conceptuels de sa technologie. "Citer le présent", cest ouvrir du même coup une brêche dans lépaisseur de lhistoire, dans la teneur, dans la consistance du réel jusquà la saisie dune image fugitive, image de pensée, Denkbild, qui aura su dialectiser et donc signifier une autre histoire: celle des vaincus rédemptés. La relève photographique de cette dialectique est une rédemption des vies, des mots et des choses. Benjamin pense lexposable photographique dans une esthétique de la rédemption, et limage photographique comme un sauvetage dune parcelle du réel, soit: un ange de lhistoire. "Selon une légende talmudique, les anges eux-mêmes qui se renouvellent, innombrables, à chaque instant sont créés pour, après avoir chanté leur hymne devant Dieu, cesser de chanter et disparaître dans le néant". Citation de lAnnonce de la Revue Angelus Novus rédigée par Benjamin en 1922. pour lhistoire du projet de cette revue, voir Walter Benjamin, Gesammelte Schriften, Francfort-sur-le-Main, Suhrkamp, 1977, t.11, pp. 981-997. |