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Comment de simples vues "pompent l'aura du réel comme l'eau d'un navire en perdition". Liliane Schneiter 22/05/2001

Un des thèmes centraux de Walter Benjamin (1892-1940) est ce que Petite Histoire de la Photographie de 1931|1933 et ce que l'essai (un écrit radical) de 1935, L'Oeuvre d'art à l'époque de sa reproductibilité technique nomment l'aura des oeuvres d'art.

Le questionnement de Benjamin : "qu'est-ce au juste que l'aura?" Une trame singulière d'espace et de temps: - l'unique apparition d'un lointain, si proche soit-il - est permanent dans les années 1930, - qu'il s'agisse d'Enfance berlinoise (La loutre) de 1933-35, d'Images de pensée, des textes et des notes Sur quelques thèmes baudelairiens ou des Thèses sur l'histoire de 1940.

Y a-t-il eu un "changement de paradigme" dans les écrits des années trente de Benjamin?

Certains interprètes ont vu dans l'écrit de 1931-1933, par rapport aux écrits de la 2ème moitié des années trente, des énoncés incompatibles, des revirements et des changements de paradigme. C'est le cas de l'interprétation de Rainer Rochlitz dans Le Désenchantement de l'art, la philosophie de Walter Benjamin (éd. Gallimard, Paris, 1992) et, dans une mesure moindre, dans sa Présentation des oeuvres éditées en trois volumes par les éditions Gallimard en novembre 2000. Tout en gardant à son interprétation la forme d'une interrogation, Rochlitz parle de revirement à l'intérieur de la position "matérialiste" de Benjamin entre 1933 et 1936-37. Il se demande si Benjamin dans une position "matérialiste" qui n'est jamais uniformément matérialiste, n'aura pas appeler à liquider l'"aura" des oeuvres d'art dans les essais de la 1ère moitié des années 1930 et si depuis l'écrit radical de L'ouvre d'art dans sa 2ème version de 1938, il n'aura pas appeler au sauvetage de l'aura, au maintien de son actualité, ceci en relation au contexte même de l'histoire de l'Europe et de la situation de l'Allemagne.

La re-lecture de Benjamin impose, sinon un "dialogue" avec ses interprètes, à tout le moins de les inclure. La re-lecture de Petite Histoire de la Photographie a ici pour technique de travail la "loupe" et le "télescope", au plus près de quelques pages de l'écrit de 1933 édités par Gallimard (3 vol., coll. Folio essais, Paris, 2000), au plus loin d'une méditation sur ses enjeux pour aujourd'hui.

Par des observations précises d'ordre technique et critique des idéologies qui sous-tendent certaines techniques dans la photographie, Benjamin dénonce "le reliquat théologique" qui plaît à la société de ce capitalisme bourgeois de la fin du 19ème siècle, celui-là même qui draine son adhésion au Jugenstil dans ses formes les plus faussement sentimentales et attire les foules. Qu'est-ce au juste que ce reliquat? La colorisation des photos, "une lune retouchée", "l'usage de la gomme bichromatée" (op.cit., 308), le "ton crépusculaire entrecoupé de reflets artificiels" - une mode de la nouvelle classe montante - client principal des photographes qui acceptent de produire de "pareilles singeries" (op. cit., p. 306).

L'"aura du réel" pompé par des oeuvres d'art qui ne sont pas ces pseudo photographies artistiques est tout autre chose. Les photographies de Hill (op. cit., p.299) ou la photo du photographe Dauthendey où "le réel a pour ainsi dire brûlé un trou dans l'image" et où "niche aujourd'hui encore l'avenir" (op. cit., p. 300), en témoignent. L' aura du réel ne se capte pas avec une technique aliénée par les objectifs de l'industrialisation et de la consommation  du sentimental. L'aura n'est pas non plus le reflet du visible avec la fidélité d'un miroir que "les progrès de l'optique fournissent" (op. cit., p. 308).

La déconstruction critique des "singeries" et des misères du consensus idéologique impose en retour une construction méditative au niveau d'une certaine "faculté" dont parle Benjamin, faculté particulière de pensée, de technique et d'affect sensible aux correspondances profondes et rigoureuses entre l'objet et la technique: "En ces premiers temps de la photographie, l'objet et la technique se correspondent aussi rigoureusement qu'ils divergeront par la suite, dans la période de sa décadence." (Op. cit., p. 308). Benjamin très précis sur ce point dit à propos d'Atget qu'il aura eu "une extraordinaire faculté de se fondre dans les choses, associée à la plus haute précision." (Op. cit., p. 309, je souligne).

L'aura, "une trame singulière d'espace et de temps" est le signe d'une perception parvenue quel que soit le moyen de pensée, l'époque ou le médium technique ", à trouver de l'identité dans ce qui est unique" (op. cit. p. 311).

Tout au long d'une décennie dramatique, Benjamin maintient avec énergie l'actualité de l'aura des oeuvres d'art à travers ses négations mêmes produites dans l'empire capitaliste par la pauvreté de l'expérience et l'affaissement collectif de la pensée. Le "déclin de l'aura" dans la facticité idéologique de sa reproduction par de pseudo images est l'interrogation centrale de Benjamin. Ses écrits les plus denses (Le Conteur, Sur quelques thèmes baudelairiens, ou les Thèses sur l'histoire de 1940) sont arrimés à la cause de l'"aura du réel" en perdition dans la catastrophe de l'histoire.

De son sauvetage par les oeuvres de pensée, les oeuvres d'art et des actes significatifs, tels que celui de Benjamin lui-même regardant au loin d'une plage d'Ibiza les festivités berlinoises inaugurales du 3ème Reich, dépend l'existence même du monde.

Il y a une raison profonde à ce qui a pour nom "aura" ait reçu plusieurs traits définitoires, plusieurs variantes, -raison liée à la double dimension messianique et cosmopolitique de la pensée de Benjamin. On remarque dans les écrits des années trente que l'aura tient autant de l'unicité et de la durée d'une image unique non reproductible que dans la fugacité et la copie de l'image technologiquement reproductible. Au niveau abstrait de la chose, elle est "le sens de tout ce qui est identique dans le monde", - identique et unique. La formule est une citation de l'écrivain danois J. V. Jensen. Elle apparaît dans l'écrit intitulé Haschich à Marseille. Ceci n'est pas sans raison. Les états altérés de la conscience dont Benjamin fait l'expérience, le travail du rêve dont proviennent maints textes de Sens Unique, et surtout l'éveil au sens "satori" sont étroitement liés par Benjamin à cette capture du "sens de ce qui est identique dans le monde".

La description d'une expérience est révélatrice de cet état  spécial: "Un jour d'été, en plein midi, suivre du regard la ligne d'une chaîne de montagnes à l'horizon ou d'une branche qui jette son ombre sur le spectateur, jusqu'à ce que l'instant ou l'heure ait part à leur manifestation - c'est respirer l'aura de ces montagnes, de cette branche." (Op. cit., p. 311).

Ce plein midi a toutes les apparences de l'instant délicieux. Mais qu'on se le rappelle: midi est l'heure pour les antiques des daimons qui hantent les lieux sacrés comme le héros moderne de la Gradiva de Jensen en fera l'expérience dans les ruines de Pompéi en plein midi - avec effroi et volupté. Alors: sublime beauté de l'aura? Une re-lecture de Longin et de Burke donnerait quelques clefs à cet étrange instant zénital. Cependant la pensée de Benjamin n'entretient pas des rapports suivis avec la longue histoire de la théorie du sublime.

A dire les choses brièvement et avec la fermeté requise par une pensé politique antiformaliste, Benjamin maintient avec résistance l'actualité permanente de l'aura, par des actes de pensée longuement exercés à l'instance perfomative d'une théologie négative.

Comment aujourd'hui dire le nom de l'aura, comme s'en entretenir dans le souci collectif et singulier de l'état du monde? Cette question est ouverte à la discussion à travers toutes les langues et les parlés du monde. Cette tâche est l'héritage de Benjamin.

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