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LA CITATION — trop près, trop loin.

Partie 1.

Les citations dans mon travail sont comme des brigands sur la route, qui surgissent tout armés et dépouillent le flâneur de sa conviction.
Walter Benjamin

Sens Unique.
Articles de mercerie. (1928)
Je devrai faire un assez grand emploi des citations. Jamais, je crois, pour donner de l'autorité à une quelconque démonstration; seulement pour faire sentir de quoi auront été tissés en profondeur cette aventure, et moi-même.
Guy Debord
Panégyrique (1989)



"Nous ne faisons que nous entregloser", Michel de Montaigne l' écrivait jadis, ajoutant: "Je m'en vay escorniflant par cy par là des livres de sentences qui me plaisent, non pour les garder, car je n'ay point de gardoires, mais pour les transporter en cettuy-cy (…)."
L'"entreglose", matière à transport, circulation de langues, transmission de pensées et de signes, désigne des expériences.

Les invoquer en termes de passé, c'est les congeler.
En faire un stock, c'est ajouter à la "novlangue" d'une écriture de l'histoire fléchée.

On lit dans un article du journal Les tentations de Libération (18-24 mai 2001, n°3, T7) "Roberto Succo, requiem pour un tueur": "Walter Benjamin parle du "caractère destructeur" dans un court texte où il est question d'homme pour qui la vie ne vaut pas d'être vécue: "Il démolit ce qui existe, non pour l'amour des décombres mais pour l'amour du chemin qui les traverse." Alléguer une citation pour justifier le rapprochement douteux entre deux suicides tient de la pensée fléchée. La lecture de ce "court texte" n'aura pas été méditée jusqu'à sa dernière ligne: "Le caractère destructeur n'a pas le sentiment que la vie vaut d'être vécue, mais que le suicide ne vaut pas la peine d'être commis."

La tradition désignée par l'acte de citer requiert que l'usage de la citation ne soit ni invocation d'autorité, ni capital de savoir mais capture et relance d'une chance saisie au vif dans le fragment d'une "image" de pensée.



La citation de Walter Benjamin est sobre, méthodique, stratégique, messianique.

Les écrivains — Proust, Baudelaire, Kafka, sont cités sobrement. Dans le passage de la lecture à l'écriture et dans la traversée des langues, Benjamin va à la recherche de la teneur d'une langue.

Méthodiquement, Benjamin cite ses contemporains. Choses entendues dans la rue "ça ne peut plus continuer comme ça" (on est en '33), choses lues sur les placards affichés, choses dites à la radio et au ciné actualités.

La citation est alors une écriture pour rescapés par temps de misère pour les uns, et par gros temps pour les autres.

En stratège, loin des festivités du Troisième Reich, d'un rocher de l'île d'Ibiza, Benjamin cite ses camarades d'enfance.

La citation n'est pas un devoir de mémoire bon pour qui n'a pas d'histoire.
Citer ici, à ce moment-là, c'est redonner légèreté à ce que l'histoire plombe.

Messianique, Benjamin sauve une légende talmudique dans l'annonce de sa revue Angelus Novus: "Selon une légende talmudique, les anges eux-mêmes — qui se renouvellent, innombrables, à chaque instant — sont créés pour, après avoir chanté leur hymne devant Dieu, cesser de chanter et disparaître dans le néant. Que le nom de cette revue exprime l'aspiration à une telle actualité, la seule authentique!".
Il relève les noms propres d'inconnus, il écrit la langue en la citant à la lettre.


Le droit de citer n'est alors pas le droit de la personne mais bien celui de "la chose" à être reconnue, saluée, citée au présent — pour retourner au silence.

Acquiescer à ce droit, en reconnaître l'exigence — ce qui signifie reconnaître l'exigence d'une légitimité, — non pas celle de citer, mais bien celle que quelque chose fasse signe d'être citée, ceci redonne sa valeur d'usage au mot "merci", — pitié et salut.
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