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Jean Selz UNE EXPÉRIENCE DE WALTER BENJAMIN Après bien des années j'entends encore la voix lente de Walter Benjamin me citer cette observation de Karl Kraus : " Plus on regarde de près un mot, plus il vous regarde de loin. " Nous étions assis à la terrasse d'un petit café, sur le port d'Ibiza. Devant nous, les mâts d'une grande goélette se dressaient dans la nuit brûlante, sous un ciel tellement scintillant qu'il semblait anormalement étoilé. Benjamin me racontait une expérience qu'il avait fait du haschich. Le phénomène de distance par lequel s'établissaient de nouveaux rapports entre lui et les objets de son entourage, et qu'il cherchait à m'expliquer à l'aide de la citation de Kraus, faisait partie d'un vaste bouleversement de la notion d'espace provoqué par le haschich, parallèlement à la disparition de tout contrôle de la durée. Il avait apporté pour me les lire les notes de son journal qui devaient lui servir à écrire les pages intitulées "Haschich à Marseille ", publiées plus tard dans les Cahiers du Sud. Ces notes faisaient état d'une accession de la personnalité à une nouvelle vie intérieure immensément agrandie. (" Pour celui qui a mangé du haschich, Versailles n'est pas trop grand ni l'éternité trop longue. ") Grâce à quoi les objets pouvaient êtres regardés selon une optique qui identifiait leur position dans l'espace à un éloignement dans le temps. (" Les choses deviennent de siècle en siècle plus étranges. ") Le sentiment de l'identité préoccupait beaucoup Benjamin. Il m'avait souvent fait part de ses réflexions à ce sujet. Le mot identité était d'ailleurs loin de le satisfaire pour désigner, dans certains cas, l'état de deux choses semblables et il avait inventé pour en parler un mot français, le mot mêmité. Sous l'influence du haschich, cette impression que deux choses différentes sont une même chose était liée à une sensation de bonheur qu'il goûtait avec un soin délicat. Il avait noté dans son journal : " On doit puiser avec une cuiller ce qui est égal dans les choses. " Mais cette référence à l'égalité peut prêter à confusion et je crois pouvoir préciser que dans sa pensée il ne s'agissait pas du caractère de ressemblance absolue d'une chose avec une autre mais de la possibilité pour une chose unique d'exister en plusieurs lieux à la fois. C'était là une distinction typiquement benjaminienne et qui explique pourquoi, en citant, dans " Haschich à Marseille ", cette phrase de l'écrivain danois Johannes Jensen : " Richard était un jeune homme qui avait la faculté de sentir tout ce qui existe de similaire dans le monde ", il fait remarquer que c'était " apparemment une chose analogue " à ce qu'il avait noté lui-même. Il ajoute que cette phrase de Jensen lui donnait la possibilité de confronter son sens rationnel avec le " sens individuel et magique " de son expérience. Les étranges visions évoquées, ce soir-là, par Benjamin ne furent pas sans influer sur la façon dont nos regards se posaient sur les formes imprécises qui se dessinaient autour de nous dans l'ombre du port : une longue chevelure de femme et un dessus de cheminée de style Empire avaient pris la place d'un filet de pêche accroché à un mur et du monument élevé par les Ibicencos à leurs corsaires. Il nous plut d'interpréter la singularité d'un tel décor comme le salut amical que, par-delà les récits de son explorateur, nous adressait gracieusement le haschich. La soirée se révélait décidément favorable à de telles confidences. À mon tour je racontai à Benjamin une expérience que, deux ans auparavant, j'avais faite de l'opium. Il n'avait jamais fumé et se montra extrêmement curieux de tout ce qui concernait les perturbations apportées par la drogue aux sens de la vue et de l'ouïe. Nous essayâmes alors de déterminer les analogies et les différenciations qui existent entre le haschich et l'opium. Plus d'humour dans l'un, plus de courtoisie dans l'autre. Le mangeur de haschich, ainsi que l'écrivit Benjamin, " se fait volontiers complice d'un humour plein de volupté et bienheureux ". C'est un humour mystérieux et qui semble avoir découvert de nouvelles sources du comique assez puissantes pour provoquer des accès de rire irrépressibles. Un tel rire serait une dépense d'énergie beaucoup trop coûteuse à la sérénité du fumeur d'opium, à son besoin de silence et d'immobilité où se plaisent les raffinements de sa politesse. La possibilité de sortir, de se mêler au mouvement d'une ville, comme le fit Benjamin à Marseille, s'oppose fondamentalement aux exigences de l'opium. Le bruit des trompes d'autos, qui pour lui se transformaient en chur de trompettes, eût été insupportable aux oreilles du fumeur. Le haschich a néanmoins ses délicatesses et Benjamin pouvait noter sa " crainte qu'une ombre tombée sur le papier ne puisse le blesser ". La déformation des bruits est poussée beaucoup plus loin par l'opium dont l'action opère de véritables transmutations d'un sens à l'autre, change un bruit en une image précise : le son d'une cloche en une porte qui s'ouvre. (Il m'apparaît aujourd'hui, à propos de cette vision particulière, que le passage invisible qui lui permit de naître d'un son résidait peut-être dans la pensée tout à fait inconsciente du battant qui appartient aussi bien à la cloche qu'à la porte.) La description de ces phénomènes et de beaucoup d'autres avait éveillé en Benjamin un vif désir de connaître l'opium. Par la suite et à plusieurs reprises, il me demanda s'il ne serait pas possible d'organiser quelque chose pour que nous puissions fumer une fois ensemble. Il n'était guère facile de se procurer de l'opium en Espagne. Je lui promis toutefois d'essayer. Je ne puis raconter toutes les démarches insensées auxquelles je me suis livré à Barcelone, dans ce Barrio chino dont le nom seul semblait contenir un encouragement à mes espoirs. En fait, il n'était rien moins qu'un quartier chinois, mais à cette époque où les libertés populaires n'étaient pas encore menacées par la police pudibonde de Franco, il semblait que tout y fût possible et qu'on pût tout y oser. Cependant, les interrogations difficiles dans une langue dont je ne connaissais alors que peu de mots, les colloques avec des individus dont la gentillesse était grande et manifestes les intentions de me voler, mes rapports avec la seule fille approximativement chinoise rencontrée dans ce quartier, ses promesses et mes attentes peu rassurantes dans le sordide bar Chino qui, lui non plus, n'avait rien de chinois et dont m'intriguaient les têtes de borgnes découpées dans du papier, seuls ornements de ses murs humides, tout cela fut sans résultat. C'est seulement au printemps de l'année suivante qu'il me fut possible d'apporter à Ibiza une petite boule d'opium. Benjamin fuyant Berlin (ceci se passait deux mois après l'incendie du Reichstag) s'était réfugié chez moi à Paris et nous avions regagné ensemble la petite île. Mais ce n'était pas tout d'avoir de l'opium. Il fallait aussi, pour le fumer, tout un satané matériel que je ne possédais plus depuis longtemps et que, d'ailleurs, je ne me serais pas risqué à transporter dans mes valises. J'avais du moins apporté un fourneau de faïence, que rien ne peut remplacer. Le reste demanda tout un travail artisanal. Un morceau de bambou, dont l'une des extrémités fut bouchée avec de la cire, fit office de pipe. Le plus difficile fut de faire fabriquer des aiguilles par un forgeron d'Ibiza qui ne comprit jamais à quoi de tels objets pouvaient servir. Il fallut les lui faire recommencer plusieurs fois. Lorsque tout fut prêt, nous nous installâmes, à la fin d'une journée de juin, dans une chambre de ma maison de la rue de la Conquista, située tout en haut de la vieille ville et dont les fenêtres dominaient, par-delà les toits des maisons cubiques et blanches du quartier de la Marina, la petite baie où se tient enfermé le port. Je n'ai pas conservé de cette nuit singulière ce que Benjamin appelait un Protokoll. Mais les notes que je possède encore ont l'avantage d'avoir été prises au cours même de notre expérience et, si elles ne peuvent suffire à combler toutes les lacunes de ma mémoire, du moins me permettent-elles de situer l'esprit de Benjamin dans le climat exceptionnel où l'opium l'avait plongé. Il surmonta très rapidement la difficulté à avaler d'une seule aspiration la fumée d'une pipe. On sait à quel point l'opium développe les facultés d'élocution. Aussi, après cinq ou six pipes, commençâmes-nous à nous sentir emportés par une volubilité qui ne nous était pas coutumière. Benjamin était toutefois un fumeur assez peu obligeant à l'égard de la fumée. Il se tenait sur ses gardes. Il ne voulait pas lui céder trop facilement par crainte de voir se dissiper son attention d'observateur. Le paysage vu par la fenêtre ouverte, à travers la mousseline blanche du rideau, fut plus d'une fois l'objet de ses réflexions. Les toits en terrasses, la courbe du port et les lointaines sierras, enrobés dans les plis du rideau ou capturés par lui, se mouvaient en même temps que lui lorsqu'il était remué - mais à peine - par le peu de vent de cette chaude soirée. La ville et le rideau cessèrent bientôt d'être séparés l'un de l'autre. Et si la ville était devenue tissu, ce tissu devint celui d'un vêtement. Il était notre vêtement, mais s'éloignait de nous. Il fut alors observé que l'opium nous déshabillait du pays où nous vivions. Benjamin ajouta plaisamment que nous faisions de la " rideaulogie ". Il avait la tête coiffée d'une petite calotte, d'origine russe je crois, brodée sur fond noir d'entrelacs dorés. Elle fut définie comme " un chapeau en confiture de trombone ". Il me faudrait bien des pages pour relater les rapports établis à mes yeux entre la "confiture" de ce chapeau et le " coffre-fort trombone " apparu au cours de mes expériences antérieures avec le chiffre 8 et la clef contenue dans ses méandres de cuivre à la formation desquels n'était pas étranger le souvenir des minuscules meubles et voitures de plomb doré qui avaient compté parmi les jouets les plus aimés de mon enfance. Pour ne pas m'éloigner de cette nuit ibicenca il me faut seulement signaler que la calotte russe de Benjamin fut le point de départ de ce que nous appelâmes " l'entrée des idées dans la chambre des méandres ". Il s'agit à la fois de la ruse choisie par les idées pour se manifester à l'esprit du fumeur et de la participation des ornements à l'élaboration de ses pensées. Les éléments du décor s'animent et le spectateur immobile semble chargé d'en expliquer les métamorphoses. Les objets et les fleurs dont nous étions entourés dans la chambre prirent ainsi peu à peu une importance prédominante. La petite nappe de dentelle qui recouvrait une table brilla de l'éclat du cristal et la table se changea en meuble de glace entraînant avec elle tout le mobilier à se disposer selon la façon décrite par le professeur Georg Wolfgang Krafft dans un vieux livre dont j'avais autrefois contemplé passionnément les gravures. Elles montraient les divers aspects de la maison de Glace construite en 1740 à Saint-Pétersbourg. L'auteur pense avec mélancolie que, sur Saturne, l'existence de ce petit château (dans lequel Benjamin, devenu aussi russe que sa calotte, et moi-même étions maintenant enfermés) n'eût pas été éphémère à cause de la distance prodigieuse qui sépare le soleil de cette planète et ne permettrait pas à ses glaces de se changer en eau. Mais peut-être doit-on croire que le physicien pensait à Saturne comme à une localité de l'Enfer d'une frigidité exceptionnelle où les âmes des impératrices, émigrées de la Terre, s'en venaient à travers des brouillards accomplir leur vie de frimas. En tout cas, la tzarine qui fit construire le petit château avec les glaces de la Neva dut se résigner à le voir fondre à la fin de l'hiver et à renvoyer à leurs batteries les artilleurs chargés du tir des canons qui défendaient sa terrasse et qui, de leur bouche de glace, crachaient de vrais boulets " bien qu'on ne puisse nier, écrit le professeur, que la poudre à canon n'ait une vertu fracassante ". Ce que j'aimais surtout c'était la chambre à coucher et son ameublement délicat qui avait été entièrement menuisé dans la glace jusqu'aux bûches de la cheminée auxquelles on mettait quelquefois le feu en se servant de naphte. Sur le lit à courtines se trouvaient deux oreillers et sur le sol deux paires de pantoufles de glace. Et lorsque je me demandais pour qui Anna Ivanovna avait pu faire construire cette demeure élégante et glacée, il m'apparaissait que c'était la plus jolie maison qu'on pût offrir à la Mort et que tel était le cadeau que lui avait fait la tzarine avant de mourir, car elle mourut dans le courant de la même année. Il semblait que Benjamin et moi nous fussions également disparus dans une mort qui dura un temps indéterminé. À son réveil, il parla de " l'eau du sommeil ", eau d'un fleuve dont le courant avait, dit-il, emporté ses pensées. Devant nous le spectacle s'était modifié. Mon château de glace avait fondu et la nuit, devenue orageuse, cherchait de façon alarmante à nous atteindre de ses éclairs par la fenêtre ouverte. La fermer nous eût demandé cependant un effort bien trop considérable et nous préférâmes demeurer en proie à la terreur bien connue des fumeurs. Benjamin commençait d'ailleurs à s'intéresser aux éclairs qui avaient sûrement, pensait-il, "quelque chose à nous dire" et nous le disaient, sans que nous puissions le comprendre, chaque fois qu'ils allaient jusqu'au blanc. C'est dans
leur blancheur fulgurante (avaient-ils été jaunes d'abord?)
qu'ils semblaient atteindre leur but. Nous avions déjà
éprouvé, un peu plus tôt, cette volupté qui
est peut-être une des plus maléfiques de l'opium : la sensation
d'être arrivé au but. Nous nous trouvions donc dans un
rapport harmonieux avec les éclairs et notre frayeur en fut un
peu atténuée. Une discussion s'ensuivit sur le propos
de Valéry : " Il y a de ces éclairs qui ressemblent
tout à fait à des idées. "Cependant l'orage en
s'aggravant avait détruit le quiet enchantement de la nuit. Aux
yeux de Benjamin, la couleur rose d'un grand bouquet d'illets
prit une intensité menaçante. Un incendie venait de se
déclarer dans ce rose où, d'autre part, je voyais scintiller
les lustres d'une grande réception, tandis qu'un petit personnage
issu d'une fleur de grenadier nous saluait avec son chapeau à
plumes rouges. Puis les images de la chambre s'effacèrent devant
celles de la mémoire et Benjamin, jusqu'à l'aube, me raconta
des souvenirs de sa jeunesse. Je dois avouer que je ne l'écoutai
que d'une oreille distraite, préoccupé que j'étais
par mes propres visions intérieures. 1959. "Walter Benjamin, Ecrits Français", éd. Gallimard, NRF, Paris 1991, pp. 380-386. |