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PANORAMA IMPÉRIAL

Les images de voyage qu'on trouvait au Panorama impérial(*1) avaient ce grand charme que peu importait celle par laquelle on commençait la ronde. L'écran en effet, avec devant les endroits pour s'asseoir, était circulaire et chaque image parcourait donc toutes les stations d'où l'on pouvait regarder, à travers une double fenêtre, dans son lointain aux couleurs pâles. On trouvait toujours de la place. Et particulièrement vers la fin de mon enfance, lorsque la mode tournait déjà le dos au Panorama impérial, on s'habituait à voyager en rond dans une salle à demi vide. La musique qui rendit plus tard endormants les voyages au cinéma parce qu'elle décompose l'image dont pourrait se nourrir l'imagination, la musique donc n'existait pas au Panorama impérial. Mais à mes yeux un petit effet, authentiquement troublant, me semble supérieur à tous les sortilèges mensongers dont les pastorales entourent les oasis, et les marches funèbres les murailles en ruine. Il s'agissait d'une sonnerie qui retentissait quelques secondes avant que l'image ne se retirât d'un coup, pour céder la place, d'abord à un vide, puis à l'image suivante. Et, à chaque tintement de la sonnette, les montagnes avec la vallée à leur pied, les villes avec toutes leurs fenêtres brillantes comme des miroirs, les indigènes exotiques et pittoresques, les gares avec leurs gros nuages de fumée jaune, les coteaux à vignobles avec toutes leurs petites feuilles, tout était profondément imprégné d'une mélancolique atmosphère d'adieu. Pour la deuxième fois j'avais la conviction - car la vue de la première image suffisait régulièrement à m'en persuader - qu'il était impossible d'épuiser ces splendeurs en une seule séance. Alors naissait le projet - jamais réalisé - de revenir le jour suivant. Mais avant que je ne fusse entièrement décidé, toute cette structure dont ne me séparait que la balustrade de bois se mettait à trembler; l'image dans son petit cadre vacillait pour échapper aussitôt vers la gauche à mes regards. Les arts qui survivaient ici sont nés avec le xIxsiècle. Pas exactement au début, mais à temps toutefois pour saluer encore l'époque Biedermeier (*2). En 1822 Daguerre avait ouvert son Panorama à Paris. Depuis lors ces « diapositives » claires et brillantes, aquariums de l'exotisme et du passé, sont familières de tous les cours et toutes les promenades à la mode. Et ici comme dans les passages et les kiosques elles ont volontiers occupé les snobs et les artistes avant de devenir ces chambres à l'intérieur desquelles les enfants se liaient d'amitié avec le globe terrestre dont le plus agréable des méridiens passait par le Panorama: le plus beau des méridiens, le plus riche d'images. Lorsque j'y entrai pour la première fois, l'époque des plus jolies vedute était depuis longtemps passée. Mais cette magie qui avait les enfants pour dernier public n'avait rien perdu de son charme. C'est ainsi qu'elle voulut me persuader un après-midi devant le transparent de la petite ville d'Aix que j'avais jadis déjà joué dans la lumière olivâtre qui traverse les feuilles des platanes pour inonder le large cours Mirabeau, à une époque qui n'avait certes rien en commun avec les autres époques de ma vie. Ces voyages en effet avaient ceci d'étrange : leur monde lointain n'était pas toujours étranger et l'aspiration qu'il éveillait en moi n'était pas toujours celle qui vous attire vers l'inconnu, mais bien plutôt, parfois, le désir plus paisible du retour à la maison. Mais c'était peut-être là l'œvre d'un éclairage au gaz qui tombait si doucement sur toutes choses. Et quand il pleuvait je n'avais pas besoin de m'arrêter devant les affiches sur lesquelles étaient exactement portées sur deux colonnes toutes les cinquante images - j'entrais à l'intérieur et je retrouvais alors dans les fjords et sur les cocotiers la lumière qui le soir éclairait mon pupitre quand je faisais mes devoirs. Il se peut qu'un défaut dans l'éclairage donnât soudain naissance à ce crépuscule rare dans lequel la couleur disparaissait du paysage. Il se trouvait alors là, silencieux sous un ciel de cendre ; comme si j'eusse pu entendre le vent et les cloches, si seulement j'avais fait davantage attention.


*1. Le spectateur était assis au centre du Panorama.

*2. Le Biedermeier: un style (de meubles ou de poésie) de la première moitié du xIx, siècle en Allemagne, et dominé par le décoratif et le sentimental.


Panorama Impérial, Enfance berlinoise, éd 10/18, Paris 2000, pp.16-19. ISBN 2-264-03178-6