SÉMINAIRE <WALTER BENJAMIN/CYBERMÉDIAS> 2002 EXPOSE SESSION 8
Pour
cette dernière session du séminaire, le contenu a été
modifié en raison de la présence de Rainer Ganahl en Europe.
Il importait de saisir cette opportunité pour inviter Rainer
Ganahl à s'exprimer sur l'actualité de ses recherches
et nous dire comment il travaille avec l'interface de l'Internet, comment
il produit sur le Web des contextes permettant de construire des situations
de débat. Il a exercé depuis des années dans sa
pratique d'artiste, une réflexion politique fondée par
des séminaires de lecture, relisant notamment Marx, Frantz Fanon,
Henri Lefebvre, James Clifford, Donna Jeanne Haraway, Richard Sennett. La condition
digitale est au c'ur de ses pratiques depuis plusieurs années
et sa position d'artiste est de celles qui assument pleinement l'injonction
de Walter Benjamin qui demandait de s'engager dans les techniques
et les technologies de son temps afin d'avoir prise sur les modes de
pensée, sur la part projective, lumineuse et sombre des
rêves d'une époque, et sur les conditions de production
de sens d'une société. La condition digitale
qui désigne aujourd'hui l'ensemble des interfaces numériques
du sujet avec le monde est le contexte décisif d'une mutation
historique dont nous avons à prendre toute la mesure, et donc
de ne pas de satisfaire des demi-mesures, de vagues connaissances et
d'approximation. La condition digitale
dessine le profil des cultures émergentes. Elle est un agent
effectif de ce que nous nommons la mondialisation sur tous les plans
de production dont le plan culturel qui avait déjà été
repéré sous la forme de culture de masse et de culture
industrialisée par les médias de communication et de reproduction,
par les membres de l'École de Francfort, Herbert Marcuse,
McLuhan et plus récemment dans une filiation reconnue ou méconnue
ou attestée sur un mode critique, par des penseurs comme Félix
Guattari [voir Soft Subversions ou Trois écologies],
Noam Chomsky [voir Deux heures de lucidité et les articles
en ligne sur Zmag http://www.zmag.org/chomsky/articles.cfm
] , Michael Hardt et Antonio Negri [voir Empire], Lynn
Hershman Leeson [voir Clicking in hot line to a digital culture,
1996, et le site de CTheory http://www.ctheory.com
]. Les communautés
virtuelles et la multiplicité des courants placés sous
le signe de l'activisme sont généalogiquement liés
pour une part importante aux internationales anarchistes auxquelles
ont pris part de nombreux artistes. Ils interagissent dans la condition
digitale avec les phénomènes de massification culturelle
et les disparités que nous connaissons dans les démocraties
occidentales. Ils interrogent l'extension du modèle du capitalisme,
les rapports de domination et les conditions d'une indépendance
de pensée et d'action. Pour prendre la mesure
de ce temps de mutation, le séminaire s'est engagé à
travailler de l'intérieur de la condition digitale, sur la base
d'une relecture des essais de Benjamin. Le séminaire s'est
donné un cadre d'étude ciblé dans l'axe des
cybermédias sur : l'intelligence amplifiée,
la ludosphère des jeux vidéo, l'invention des réseaux
et des communautés virtuelles impliquant une relecture de l'individu
comme individu connectif, la science fiction liée aux recherches
scientifiques dans le domaine des biotechnologies et des technosciences.
L'étude ciblée d'une sélection de sites produits
par des artistes ou des collectifs ou des équipes de création
de jeux, l'étude de la grammaire digitale, des langages
de programmation, et des logiciels de production a engagé la
production des pièces personnelles du site 2002, de ce qu'on
nomme aujourd'hui tour à tour: web art, e-art, cyber-art
et cyberculture ou encore cynet-art. Il y a encore un long
chemin à faire dans cette perception du monde de la condition
digitale. Il ne suffit pas de se dire que chacun peu accéder
ici et maintenant à la toile du Web, se connecter aux communautés
virtuelles ou initier un nouveau réseau, créer son propre
site, entrer dans le monde de l'Internet et y prendre part effective
pour d'ores et déjà avoir prise sur la transformation
de l'histoire. Nous avons pu modestement
saisir les potentialités des outils de la condition digitale,
il nous faut encore faire un effort personnel et collectif pour réaliser
les enjeux propres à l'âge de la condition digitale à
l'échelle mondiale, et que chacun se détermine pour savoir
quelle position il/elle prend face aux héritages du politique,
de l'économie et des pratiques culturelles et artistiques. Il s'agit dès lors
de poursuivre avec acuité l'investigation commencée ici
des contextes culturels émergents, des sites d'artistes, des
sites d'activistes, des sites de la recherche scientifique, des sites
des médias indépendants pour constituer à notre
tour une force sociale capable d'affronter les défis des normativités
idéologiques, les censures du marché mondial, la disparité
des richesses dans le monde, et les monopoles des gouvernances mondiales. La pensée ne
doit jamais être inoffensive comme le montrait Benjamin par
ses essais et ses actes. Elle est notre seul appui et notre outil premier
pour agir avec ce qui nous tient le plus à c'ur : le
partage des savoirs, l'indépendance de pensée, la redistribution
des richesses autant économiques que culturelles et éducatives
entre toutes les parties du monde. Nous avons donc
encore à renforcer nos connaissances par des actes de recherche
plus soutenus, à développer nos capacités d'autonomie
et d'ouverture à l'altérité par l'étude
sérieuse de cet enjeu central à la condition digitale
aujourd'hui, à savoir ' une intelligence collective qui serait
la perspective spirituelle de la condition digitale. Je rappelle que ce projet
a été porté par des pionniers et des visionnaires
dans les année soixante, notamment par Engelbart (l'inventeur
de la souris et des fenêtres d'écrans), Licklider (le pionnier
des conférences interfacées à distance), Nelson
(l'inventeur du mot et de la conception de l'hypertexte), Tim Berners
Lee (le co-inventeur du World Wide Web), et des commentateurs de cette
intelligence collective comme Kevin Kelly
[1] ou Esther Dyson [2] aux Etats-Unis, Joël de Rosnay [3] et Pierre Lévy [4] en France. Ce qu'on nomme par défaut
« communauté virtuelle », mieux nommée
« la communauté mondiale » ou ce
que j'appellerais « la communauté cosmopolitique »
est fondée sur l'échange collectif, l'apprentissage coopératif.
Elle rencontre un idéal de relation humaine déterritorialisée,
transversale et libre. « Les communautés virtuelles
sont les moteurs, les acteurs, la vie diverse et surprenante de l'universel
par contact » comme l'a souligné Pierre Lévy
dans son Rapport au Conseil de l'Europe [5] .
La communauté mondiale
dont nous avons à être les acteurs inventifs, initiateurs
compétents de nouveaux projets, exigeants de nous-mêmes
' est multilogue dans le dialogue de réciprocité qu'elle
entend réaliser avec le monde. Nous avons en commun ce
que Walter Benjamin a su évalué mieux que quiconque, à
savoir que les techniques, les technosciences et les technologies sont
porteuses de projets, de schèmes imaginaires et d'implications
sociales multiples. Leur présence en tel lieu et à telle
époque cristallise les rapports d'échange et de forces
entre les individus. Les
techniques ouvrent des possibles mais tous les possibles ne sont pas
saisis ni portés à leur niveau d' « intelligence
collective ». Le processus d'interaction complexe que les
techniques induisent dans l'histoire est capital pour étudier
les avantages et les désavantages des options culturelles, socio-économiques
et politiques à une époque déterminée. Si
au 19ème siècle il importait de questionner
les avantages et les désavantages de l'étude de l'histoire [6] ,
au 21ème siècle il importe de questionner la
condition digitale et d'en considérer les enjeux en y contribuant
effectivement. Pour
ce qui nous concerne plus directement dans le domaine des arts relevant
de la condition digitale, des cybermédias, on en attend trop
souvent une compréhension immédiate, intuitive, et sans
culture, doublée d'une fascination spectaculaire. Or, nous savons
bien que la technologie et la nouveauté de tel médium,
support, transport de communication n'annulent pas la profondeur temporelle,
ni l'épaisseur du sens, ni la patience et les outils de l'interprétation. Où
est l'artiste dans ce métamonde ? [1] Kevin Kelly, Out of Control.
New York, Addison-Wesley : 1994.
[2] Esther Dyson, Release 2.1 : A Design For Living
in the Digital Age (un projet de vie pour l'âge digital). Site :
http://edventure.com/
Voir polycopié de la session 7 du 08/05/02, rubrique Brèves/News.
Née à Zürich en 1951, études à
Harvard. Contributrice de Forbes et du New York Time, présidente de EDVenture Holdings,
experte gouvernementale.
[3] Joël de Rosnay, L'homme symbiotique,
éd. du Seuil, Paris, 1995.
[4] Pierre Lévy, Cyberculture. Rapport au Conseil
de l'Europe, éd. Odile Jacob, Paris, novembre 1997.
[5] Pierre Lévy, op. cit., p. 155.
[6] F. Nietzsche, Considérations intempestives
sur l'histoire.
[7] P. Lévy, op. cit., p. 173.
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