|__Protocole :8__| 05/06/2002

SÉMINAIRE <WALTER BENJAMIN/CYBERMÉDIAS> 2002

EXPOSE SESSION 8

Pour cette dernière session du séminaire, le contenu a été modifié en raison de la présence de Rainer Ganahl en Europe. Il importait de saisir cette opportunité pour inviter Rainer Ganahl à s'exprimer sur l'actualité de ses recherches et nous dire comment il travaille avec l'interface de l'Internet, comment il produit sur le Web des contextes permettant de construire des situations de débat. Il a exercé depuis des années dans sa pratique d'artiste, une réflexion politique fondée par des séminaires de lecture, relisant notamment Marx, Frantz Fanon, Henri Lefebvre, James Clifford, Donna Jeanne Haraway, Richard Sennett.
Nous avons pu observer combien d'artistes ont renouvelé la conception de leur pratique en devenant des initiateurs de débats en ligne, des initiateurs de l'interaction avec la société civile.
Rainer Ganahl est de ceux-ci qui réalisent des contextes d'échange par le Web.

La condition digitale est au c'ur de ses pratiques depuis plusieurs années et sa position d'artiste est de celles qui assument pleinement l'injonction de Walter Benjamin qui demandait de s'engager dans les techniques et les technologies de son temps afin d'avoir prise sur les modes de pensée, sur la part projective, lumineuse et sombre des  rêves d'une époque, et sur les conditions de production de sens d'une société.

La condition digitale qui désigne aujourd'hui l'ensemble des interfaces numériques du sujet avec le monde est le contexte décisif d'une mutation historique dont nous avons à prendre toute la mesure, et donc de ne pas de satisfaire des demi-mesures, de vagues connaissances et d'approximation.

La condition digitale dessine le profil des cultures émergentes. Elle est un agent effectif de ce que nous nommons la mondialisation sur tous les plans de production dont le plan culturel qui avait déjà été repéré sous la forme de culture de masse et de culture industrialisée par les médias de communication et de reproduction, par les membres de l'École de Francfort, Herbert Marcuse, McLuhan et plus récemment dans une filiation reconnue ou méconnue ou attestée sur un mode critique, par des penseurs comme Félix Guattari [voir Soft Subversions ou Trois écologies], Noam Chomsky [voir Deux heures de lucidité et les articles en ligne sur Zmag http://www.zmag.org/chomsky/articles.cfm ] , Michael Hardt et Antonio Negri [voir Empire], Lynn Hershman Leeson [voir Clicking in hot line to a digital culture, 1996, et le site de CTheory http://www.ctheory.com ].

Les communautés virtuelles et la multiplicité des courants placés sous le signe de l'activisme sont généalogiquement liés pour une part importante aux internationales anarchistes auxquelles ont pris part de nombreux artistes. Ils interagissent dans la condition digitale avec les phénomènes de massification culturelle et les disparités que nous connaissons dans les démocraties occidentales. Ils interrogent l'extension du modèle du capitalisme, les rapports de domination et les conditions d'une indépendance de pensée et d'action.

Pour prendre la mesure de ce temps de mutation, le séminaire s'est engagé à travailler de l'intérieur de la condition digitale, sur la base d'une relecture des essais de Benjamin.

Le séminaire s'est donné un cadre d'étude ciblé dans l'axe des cybermédias sur : l'intelligence amplifiée, la ludosphère des jeux vidéo, l'invention des réseaux et des communautés virtuelles impliquant une relecture de l'individu comme individu connectif, la science fiction liée aux recherches scientifiques dans le domaine des biotechnologies et des technosciences. L'étude ciblée d'une sélection de sites produits par des artistes ou des collectifs ou des équipes de création de jeux, l'étude de la grammaire digitale, des langages de programmation, et des logiciels de production a engagé la production des pièces personnelles du site 2002, de ce qu'on nomme aujourd'hui tour à tour: web art, e-art, cyber-art et cyberculture ou encore cynet-art.

Il y a encore un long chemin à faire dans cette perception du monde de la condition digitale. Il ne suffit pas de se dire que chacun peu accéder ici et maintenant à la toile du Web, se connecter aux communautés virtuelles ou initier un nouveau réseau, créer son propre site, entrer dans le monde de l'Internet et y prendre part effective pour d'ores et déjà avoir prise sur la transformation de l'histoire.

Nous avons pu modestement saisir les potentialités des outils de la condition digitale, il nous faut encore faire un effort personnel et collectif pour réaliser les enjeux propres à l'âge de la condition digitale à l'échelle mondiale, et que chacun se détermine pour savoir quelle position il/elle prend face aux héritages du politique, de l'économie et des pratiques culturelles et artistiques.

Il s'agit dès lors de poursuivre avec acuité l'investigation commencée ici des contextes culturels émergents, des sites d'artistes, des sites d'activistes, des sites de la recherche scientifique, des sites des médias indépendants pour constituer à notre tour une force sociale capable d'affronter les défis des normativités idéologiques, les censures du marché mondial, la disparité des richesses dans le monde, et les monopoles des gouvernances mondiales.

La pensée ne doit jamais être inoffensive comme le montrait Benjamin par ses essais et ses actes. Elle est notre seul appui et notre outil premier pour agir avec ce qui nous tient le plus à c'ur : le partage des savoirs, l'indépendance de pensée, la redistribution des richesses autant économiques que culturelles et éducatives entre toutes les parties du monde.

Nous avons donc encore à renforcer nos connaissances par des actes de recherche plus soutenus, à développer nos capacités d'autonomie et d'ouverture à l'altérité par l'étude sérieuse de cet enjeu central à la condition digitale aujourd'hui, à savoir ' une intelligence collective qui serait la perspective spirituelle de la condition digitale.

Je rappelle que ce projet a été porté par des pionniers et des visionnaires dans les année soixante, notamment par Engelbart (l'inventeur de la souris et des fenêtres d'écrans), Licklider (le pionnier des conférences interfacées à distance), Nelson (l'inventeur du mot et de la conception de l'hypertexte), Tim Berners Lee (le co-inventeur du World Wide Web), et des commentateurs de cette intelligence collective comme Kevin Kelly [1] ou Esther Dyson [2] aux Etats-Unis, Joël de Rosnay [3] et Pierre Lévy [4] en France.

Ce qu'on nomme par défaut « communauté virtuelle », mieux nommée « la communauté mondiale »  ou ce que j'appellerais « la communauté cosmopolitique » est fondée sur l'échange collectif, l'apprentissage coopératif. Elle rencontre un idéal de relation humaine déterritorialisée, transversale et libre. « Les communautés virtuelles sont les moteurs, les acteurs, la vie diverse et surprenante de l'universel par contact » comme l'a souligné Pierre Lévy dans son Rapport au Conseil de l'Europe [5] .

La communauté mondiale dont nous avons à être les acteurs inventifs, initiateurs compétents de nouveaux projets, exigeants de nous-mêmes ' est multilogue dans le dialogue de réciprocité qu'elle entend réaliser avec le monde.
Cette communauté à laquelle nous prenons part activement ici même au séminaire par nos travaux et sur le site du séminaire, ailleurs encore par d'autres engagements et des sites personnels, sait que la condition digitale doit encore réalisée dans sa perspective spirituelle d'une intelligence collective.

Nous avons en commun ce que Walter Benjamin a su évalué mieux que quiconque, à savoir que les techniques, les technosciences et les technologies sont porteuses de projets, de schèmes imaginaires et d'implications sociales multiples. Leur présence en tel lieu et à telle époque cristallise les rapports d'échange et de forces entre les individus.
Comme l'ont souligné maints commentateurs, essayistes ou philosophes, derrière les techniques agissent et interagissent des idées, des projets sociaux, des utopies, des intérêt économiques, des stratégies de pouvoir ' tous les jeux de l'homme en société.

Les techniques ouvrent des possibles mais tous les possibles ne sont pas saisis ni portés à leur niveau d' « intelligence collective ». Le processus d'interaction complexe que les techniques induisent dans l'histoire est capital pour étudier les avantages et les désavantages des options culturelles, socio-économiques et politiques à une époque déterminée. Si au 19ème siècle il importait de questionner les avantages et les désavantages de l'étude de l'histoire [6] , au 21ème siècle il importe de questionner la condition digitale et d'en considérer les enjeux en y contribuant effectivement.

Pour ce qui nous concerne plus directement dans le domaine des arts relevant de la condition digitale, des cybermédias, on en attend trop souvent une compréhension immédiate, intuitive, et sans culture, doublée d'une fascination spectaculaire. Or, nous savons bien que la technologie et la nouveauté de tel médium, support, transport de communication n'annulent pas la profondeur temporelle, ni l'épaisseur du sens, ni la patience et les outils de l'interprétation.
Le cyberespace en tant que métamonde virtuel est en passe de devenir le principal agent de communication, de transactions et d'apprentissage et de divertissement des sociétés. Il ne remplacera pas d'autres mondes, pas plus que le cinéma n'a remplacé le théâtre, mais il s'ajoute à l'histoire du monde, à la mémoire des anciennes cultures.

Où est l'artiste dans ce métamonde ?
Il est dans cette position centrale de son devenir « l'ingénieur de mondes » [7] . Pour le dire avec Lévy, l'ingénieur de mondes pourvoit aux virtualités d'une intelligence collective en devenir, il architecture les espaces de communication, il aménage les équipements collectifs de la mémoire et l'histoire à venir. Il ne signe pas une 'uvre finie mais un environnement par essence inachevé dont il lui revient de construire non seulement le sens variable mais aussi l'ordonnance de lecture et les formes sensibles pour qu'à leur tour les explorateurs que sont les internautes puissent contribuer au devenir de l'histoire.
La tâche nous revient de contribuer au paysage de ce métamonde virtuel et d'en construire la part délicate de la réflexion sur le présent et le futur de là où nous sommes.
LS/02/06/02

[1] Kevin Kelly, Out of Control. New York, Addison-Wesley : 1994.
[2] Esther Dyson, Release 2.1 : A Design For Living in the Digital Age (un projet de vie pour l'âge digital). Site : http://edventure.com/ Voir polycopié de la session 7 du 08/05/02, rubrique Brèves/News. Née à Zürich en 1951, études à Harvard. Contributrice de Forbes et du New York Time, présidente de EDVenture Holdings, experte gouvernementale.
[3] Joël de Rosnay, L'homme symbiotique, éd. du Seuil, Paris, 1995.
[4] Pierre Lévy, Cyberculture. Rapport au Conseil de l'Europe, éd. Odile Jacob, Paris, novembre 1997.
[5] Pierre Lévy, op. cit., p. 155.
[6] F. Nietzsche, Considérations intempestives sur l'histoire.
[7] P. Lévy, op. cit., p. 173.
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