Forum du 21.01.99 au texte Bretzel, plume, pause, plainte, fanfreluches

 

 

Stéphanie: Benjamin souligne l'importance de l'image du mot et l'espèce de valeur intrinsèque du nom des choses. Il dit que ce phénomène est plus perceptible avec les textes qu'on dit sacrés.

Elodie: le mot fait voyager, il déplace l'esprit, il le porte vers des sens et des voies inattendues. Le mot évoque une partie de la réalité qu'il figure. Figurer, c'est mettre en image, ce qu'un son fera moins ou pas, peut-être parce que le mot aurait une attache plus précise à la réalité ou du moins, c'est ce que chacun attend de la langue, que ça prenne un peu de réalité.

Liliane: est-ce que ça justifie l'importance accordée aux mots par rapport à d'autres langages quand on sait le peu de réalité que les noms donnent ou attrappent des choses?

Stéphanie: Benjamin repère que les mots sont le tracé d'un sens. Il écrit que pour les enfants les mots sont encore comme des cavernes entre lesquels ils connaissent d'étranges voies de communication. les mots font un chemin, mais c'est un chemin entre eux, donc un monde en soi.

Elodie: pourquoi alors dit-il que les enfants, les gens du peuple, l'homme cultivé, tous sont à l'affût de mots, si ce n'était que pour rester dans ce monde de la langue, sans rapport aux réalités?

Grégoire: je pensais à une citation de Goethe qui dit, en traduction libre: la vie est pleine de vivants indifférents. Le récit est plein de morts signifiants. L'enjeu du mot serait vraiemnt de donner sens et le récit est un artifice signifiant pour créer du sens. Mais ce n'est rien de plus que ça: un monde, pas la vie.

Stéphanie: Benjamin semble accorder d'avantage d'importance aux mots qu'à l'effet de sens quand il écrit que le sens n'est que l'arrière-plan où repose l'ombre projetée comme par des personnages en relief. Quand il dit la parenté des mots détachés de leur contexte avec les textes sacrés, il fait penser à la Genèse, à la création du monde où les mots frappent et créent les choses, où ils éveillent l'esprit des choses. Là, il y a un rapport entre mots et choses. C'est pourquoi, quand on lit, on cherche des mots qui frappent l'esprit.

Grégoire: il s'agirait de distinguer si le sens tient à l'histoire, au récit, ou d'avantage aux mots qui le composent. Il y aurait deux niveaux pour faire sens.

Liliane: Benjamin tire l'effet du mot du côté de l'opération de la citation. Le mot entre en choc avec d'autres, le bretzel collisionne les fanfreluches.

Grégoire: le mot en tant que plus petite unité de la langue aurait une proximité avec ce que les sciences nomment l'unité d'énergie, le quanta.

Elodie: est-ce que sans connaître la langue, le mot aurait encore cette force de vibration?

Stéphanie: l'expérience d'une performance en langue étrangère confirmerait que le mot étranger entre en résonance avec les associations sonores qui renvoient à des images de la culture de l'auditeur. Il fait alors une traduction improvisée.

Liliane: si la puissance d'un nom est sa capacité d'ouverture aux associations libres, est-ce que de même que la citation, le nom serait cet outil de transformation de la pensée, ni plus pertinent ni moins qu'un autre langage? Il ne faudrait pas oublier que Benjamin s'intéresse à la comptine.

Elodie: c'est une façon de donner, à l'état brut, l'image d'un mot, de le débarrasser de son contexte habituel, de retrouver un plaisir.

Stéphanie: chacun a un plaisir ou un déplaisir, un goût particulier pour quelques mots. De même pour les noms propres. On ne sait pas bien pourquoi, certains prénoms vous touchent et d'autres pas. Est-ce parce qu'ils ont été portés par des personnes et que de là, par association, ils prennent un goût?

Liliane: ce qui est sacré, dans la conception qu'en donne Benjamin, peut être pensé comme cet irreproductible d'un goût, d'une densité sensorielle. Le fragment lui- aussi a une densité sensorielle. dans ce sens, Benjamin s'achemine vers une conception concrète du sacré, vers une esthétique ou une théologie du goût. Au sens où sa théologie est négative, sans divinité mais avec des matières, des sons et des images.

Stéphanie: quand on écrit, on sent qu'il y a des mots insupportables, on sait qu'on n'a pas trouvé le goût de l'écrire, la chose sensible qu'on peut s'approprier.

Grégoire: je pense pour actualiser ces questions à la conscience des mots qu'a Valère Novarina. Ses textes sont sur site: www. novarina.com/index.html