Forum à la thèse 12 introduite par Ivan Celaya

 

"La possibilité technique de reproduire l'oeuvre d'art modifie l'attitude de la masse à l'égard de l'art".

"L'élément décisif est ici (que), plus que nulle part ailleurs, les réactions individuelles, dont l'ensemble constitue la réaction massive du public (...)".

 

 

Walter Benjamin

Yvan: je pense que le plus important du texte, c'est le moment où Benjamin compare le tableau et le film dans l'histoire de la réception publique. Il déclare que le cinéma ne produit pas le divorce entre la critique et la jouissance. Cette thèse est difficile à comprendre dans tous ses tours. il faut lire la thèse précédente et la suivante, et relire, et relire encore... la peinture dans son exposition, pour dire vite, est regardée par une seule personne. Le film est reçu par une masse. L'élément décisif de la différence est la réaction massive du public qui s'associe dans le plaisir et produit un effet massif de jouissance critique. La masse augmente la quantité et la densité critique-jouissance. Dans la thèse 15, Benjamin dit "la quantité est devenue qualité".

Liliane: Benjamin pointe d'abord un certain nombre de distinctions de réception dans l'espace public pour arriver à cette affirmation de l'augmentation de la masse critico-jouissante par la technique même du film (il analyse dans le détail le film, la complexité de l'appareillage, le déroulement rapide de la pellicule, etc.). Puis il arrive au concept d'art progressiste qu'on saisit à ce moment comme un art porteur de cette masse critico-jouissive qui n'est pas identique à la masse de gens mais qui procède de là et du médium.

Yves: est-ce que la peinture ne produit pas ça aussi, du moins au niveau de l'effet massif de critique et de jouissance?

Elodie: est-ce que l'écriture ne le ferait pas d'avantage par les moyens de la reproduction éditée? Dans une lecture publique, bien sûr ou peut-être pas nécessairement. Je ne sais pas, je me demande.

Yves: quand la peinture se donne comme ambiance, comme milieu environnant plutôt que comme point de vue unique produit par un cadre, elle pourrait alors être perçue comme cette liaison entre une part de plaisir, une part d'expérience, une part de connaissance, toutes partagées par les gens mis dans la même ambiance.

Laura: Benjamin montre qu'avec le cinéma, il y a un autre événement, celui de la réunion des gens qui reçoivent en même temps quelque chose en mouvement, beaucoup d'images, beaucoup de gens, beaucoup de copies, ça ne fait pas qu'une addition, mais la masse de quelque chose qui modifie le niveau critique et plaisir.

Elodie: et les arts du spectacle, - l'opéra par exemple ne produirait pas cet effet de transformation du niveau?

Yves: le cinéma reste la technique sans comparaison par son matériel même, son processus qui est le plus approprié à cette époque, qui d'ailleurs l'invente, et qui transforme les masses par un effet particulier. Le film est un art progressiste dans ce sens, pas seulement parce qu'il s'adresse à beaucoup en même temps.

Elodie: j'ai fait l'expérience récente d'une performance. Le filmage de la performance était plus attirant pour le public qui regardait l'écran plus que l'action en direct. C'était comme si la technique de reproduction rendait un objet que n'a pas le mouvement dans l'espace.

Yves: dans ce cas, il y a un aller-retour objectivant donc réflexif.

Liliane: réflexif, à condition de penser ce mot comme une autre chose à quoi s'ajoute l'effet d'un choc physique dit Benjamin. A la fin de la thèse 14, il dit que le cinéma a délivré l'effet de choc physique de sa gangue. de plus, le spectateur regarde dans un état de distraction, Benjamin dit une prise de conscience accessoire, simultanément à un effort plus soutenu d'attention. C'est une attention spéciale.

Stéphanie: l'état décrit par Benjamin est proche de celui de la réception qu'ont des enfants qui sont aussi dans cet état dans ce qu'ils font, cet état particulier que la technique du film favorise.